Revenue de l’enfer
Je découvre les poèmes
de cette résistante arrêtée
que ses bourreaux envoyèrent
à Auschwitz puis à Ravensbruk
Écrits en 1945
Elle les conserva avec elle
les soumit à l’épreuve du temps
et n’accepta de les publier
que vingt ans plus tard
Comment donc a-t-elle tenue
Elle qui vit tant de sœurs camarades
mourir
Tant de beauté tant de jeunesse
Toutes un courage des temps romains
Revenue d’entre les morts
Elle croyait que ça lui donnait le droit
de parler aux autres
Mais elle disait aussi
que là-bas elle avait appris
qu’on ne peut pas parler
à ceux et celles qui ne dormiraient plus
s’ils si elles croyaient à ces histoires
de Revenants…
Ce poète qui nous avait promis des roses
Il y aurait des roses sur notre chemin
Quand nous reviendrions
avait-il dit
Des roses
Le chemin était âpre et sec
quand nous sommes revenues
Le poète aurait menti ?
Non
Les poètes voient au-delà des choses
et celui-ci avait double vue
Si des roses Il n'y a pas eu
C'est que nous ne sommes pas revenues
Et de plus
Pourquoi des roses ?
Nous n'avions pas tant d'exigence
C'est de l'amour qu'il nous aurait fallu
Si nous étions revenues
Charlotte Delbo
Poème écrit en 1971
VISER LA CIBLE DE L’IMPOSSIBLE
VISER LA CIBLE DE L’IMPOSSIBLE
S’il est impossible de voir un kangourou tourner un moulin à café, il est encore possible de lire la chanson du jardinier fou, imaginée par Lewis Carroll et traduite de l’anglais.
S’il est impossible d’entendre la voix de Montaigne enregistrée sur bande magnétique, il est encore possible de le lire « parlant au papier. »
S’il est impossible de sauver la planète bleue, il est encore possible de la peindre en vert.
S’il est impossible d’assister à son enterrement, il est encore possible d’en faire une répétition en invitant la fanfare des Quatr’z’arts.
S’il est impossible d’ouvrir la lame du couteau auquel il manque le manche, il est encore possible chaque dimanche d’offrir des roses blanches à sa jolie maman.
S’il est impossible que mes morts hâblent, il est encore possible, en utilisant une rime équivoquée, d’écrire cet aphorisme mémorable.
S’il est impossible de coucher son malheur sur un cahier d’écolier, il est encore possible de se coucher de bonne heure à la Recherche du temps perdu.
LE CHAT EST MAIGRE
Le chat est maigre
Style Giacometti
Si vous voyez ce que je veux dire
C’est le chat des poésies
Qui rôde à minuit pile
Sur ma page stérile
Pas tout à fait cependant
Puisque ces lignes résonnent
Comme une corde métallique
Rien vous l’aurez compris
De l’ardente lyre de ce dimanche
Qui s’éternise sur la page
De la chanson du mal aimé
Rien d’un frémissement divin
Ou d’une extase languide
Et cependant maigres paroles
Ont fait mouvement filé la laine
De mon esprit et détendu mon corps
Mais personne n’est obligé de me croire
lundi 3 juin 2024 0h33
BUG
Je me perds dans mes vers
qu’un bug informatique
vient d’effacer
Adieu tristesse
Bonjour la manière
de tout réinventer…
sur le papier
SILENCE L’ARBRE DE LA DÉMOCRATIE REMUE ENCORE
Se taire
Mais de quel côté
Faire silence
Côté jardin
ou côté cour ?
Silence l’arbre
remue encore
Fantastique titre
et pièce
que je vis
à sa création
au festival d’Avignon 1967
Silence
au Cloître des Carmes
signé
François Billetdoux
(ça ne s’invente pas)
La nostalgie camarade
Aujourd’hui premier juin
54 ans après
le 1e juin de 68
Quand Le Monde publiait
ce jour-là
un poème anonyme
issu des murs
et des barricades
Casqués engourdinés
Le poème s ‘en prenait
aux CRS
sans jamais les nommer
Premier juin 2024
putain déjà
Je vois des Français
Cons comme des ballets
Qui s’apprêtent à voter
de plus en plus veaux
Pour le Bardella Bardabrac
Qui vient de passer
5 ans au chaud
député de l’Europe
sans en foutre une rame
Silence ma rage
Remue encore
Devant ces électeurs
asservis par une idéologie
Qui n’est que dans un passé
Rance et porteur
De malheur
De grands malheurs