ATARDECER





Sur la terrasse au petit air du soir

Une écriture sur une feuille qui traînait

Posée sur la table d’eucalyptus

Avec deux petites fourmis amusées





Les hautes herbes remuent

Avec les feuilles de vigne

Le lilas violet renouvelé

Et les roses sévillanes





En haut c’est le ballet des gabians

Et le premier martinet

Que je n’aurais pas aperçu

Si je ne m’étais pas mis en position

Du regard du sourd aux sens multipliés





Ce moment unique je l’ai vécu

Des centaines de fois

Et j’ai eu le bonheur de le partager

Avec celle que la mort cruelle

A ôté de ces instants d’éternité





C’est le soir qui s’attarde

el atardecer

Je ne sais dire mieux





24/04/2020

20 heures

UN DICTIONNAIRE À PART SOI





UN DICTIONNAIRE À PART SOI

J’ai un dictionnaire à part moi.

Montaigne

On peut continuer à tout temps l’étude, non pas l’écolage : la sotte chose qu’un vieillard abécédaire.

(le même)





Voilà pourquoi ce dictionnaire à part soi n’obéira pas à l’ordre abécédaire.

Quant au remplacement du « moi » par le « soi », il marque le passage du « moi seul », au « soi-même comme un autre » selon la savoureuse expression développée en dix études par le philosophe Paul Ricœur.

Le même affirmait que le plus court chemin de soi à soi passe par autrui.

Les articles ci-dessous en acceptent la gageure.





IDENTITÉ

La mienne se conjugue en plusieurs versions d’un sujet multiple et divisé en parcelles que rien ne semble relier ; si ce ne sont « ses » écrits semés tout au long d’une vie, chemin faisant, et que vers la fin du parcours, quand plus rien ne semble aller de soi, on rassemble sous cette forme de puzzle énigmatique, mais non privé d’une identité, « aussi bariolée qu’est… l’imaginaire unité qui en serait le socle ». *

*selon le philosophe Clément Rosset





COMMUNION

On me l’a faite faire, je veux parler de la première, j’ignore si la seconde fait référence à l’hostie du dernier soupir. Une première communion sans y croire vraiment, mais c’était la coutume pour tous les enfants du village, sauf peut-être pour la fille de F.V., le « communiste », qui était née un jour avant ou après moi. En tête il me reste une photo prise devant l’église de toute la smala des communiant.e.s, chacun.e avec son aube blanche « pléonasmathique ».

Mes parents, en réalité, étaient détachés de l’église et réservaient leurs dons, non au denier du culte de monsieur le curé, mais aux instituteurs de la laïque qui profitaient ravis des produits du jardin, d’un poulet, d’un lapin, du vin bourru et de nos cochonnailles.

Le premier couplet de la chanson « mon village » évoque tout cela.

ADAM ET ÈVE

Dès le premier couple l’homme était premier. Pour le féminisme c’était mal parti. Mais plus curieux encore, quelques siècles après, la prêtresse du deuxième sexe, était toujours en seconde position, derrière son petit camarade. Sartre Beauvoir, je n’ai jamais lu l’inverse…(pour enrichir ce propos, quelques gloses féminines seraient les bienvenues)

RAINETTE

lire Ponge : une naine amphibie, une Ophélie manchote…

GRENOUILLE

Je les attrapais, adolescent, avec une joie sans pareille. Seul, autour d’une mare près des fermes isolées du « terre fort » de mon Ariège natale. Elles pullulaient à la saison ; j’étais muni d’un roseau avec du crin solide et une ancre, un trident avec un chiffon rouge ou une fleur de « farouch », le sainfoin. Je les attirais ainsi et elles se précipitaient les pauvrettes. Une levée de canne prompte et je les décrochais les mains gluantes. J’en rapportais souvent une musette que mon père s’empressait de convertir en cuisses dépiautées, séparées du tronc que l’on donnait aux chats de la maison. Les cuisses blanches gonflaient dans l’eau, puis passées à la farine, elles étaient plongées dans l’huile de la poêle et finissaient dans l’assiette enrobées d’une indispensable persillée.

CRAPAUD

L’horrible et boursouflé batracien que les mômes cruels du village faisaient fumer…comme un crapaud et que le pauvre Max Jacob, affublé de son étoile jaune…enviait.

« Jadis personne ne me remarquait dans la rue, maintenant les enfants se moquent de mon étoile jaune. Heureux crapaud ! tu n’as pas l’étoile jaune ! »

VIVRE JUSQU’À SA MORT





Quelques amandes de mon jardin

et un premier pastis sur la table

de la terrasse





Je suis insensible aux plaintes

des Français à jets continus





Mais non aux témoignages personnels

empreints de délicatesse

et de mots que l’on essaie de bien choisir

pour les écrire





J’ai connu la détresse d’une proche

en « maison de retraite »

Elle fut centenaire dans le plus grand désarroi

c’était dix ans de trop





J’ai connu la souffrance de mon épouse

et le malheur de la perdre

le cœur plein de projets





Mais nous l’avons soignée

« vivante jusqu’à la mort »

selon la formule qui nous rassembla

jusqu’à son dernier souffle





Ici dans notre maison

près de cette table où je prose

ces quelques vers

témoin discret





écrit ainsi
23/04/2020
midi


LES JOURS ABANDONNENT LEURS PEAUX DE SERPENTS





Sans emphase À ceux qui me lisent avec bienveillance

Michel Butor





J’ai perdu le compte des contes avortés J’ai perdu la llorosa vida – la vie en pleurs – J’ai perdu Amadis et Don Quijote le chevalier à la triste figure  Ce petit temps humain passé à écrire sur ces lignes et pages d’écolier Ce petit temps humain qui fait écho aux chansons de l’enfance et du destin Ce petit temps humain pour rire à deux pour le roi de la nuit et trois éléphants rouges Ce petit temps humain qui se décline à l’instant sous la lampe de nuit et les voix de l’Atlas Ce petit temps humain qui fait et défait une vie que l’on voudrait sans fin Les jours abandonnent leur peau comme des serpents Los días abandonan su piel como las culebras* C’est une chanson qui tourne comme la roue de fortune du tío vivo ce manège qui nous emporte jour après jour Mais les enfants sont là  qui mangent la lune comme si c’était une cerise  Si les fleurs n’étaient que belles sous nos yeux, elles séduiraient encore; mais quelquefois leur parfum entraîne, comme une heureuse condition de l’existence, comme un appel subit, un retour à la vie plus intime.**





*Lorca **Senancour