UN BISCUIT INACTUEL

TU GRIGNOTES DANS LA NUIT ce biscuit inactuel que l’on appelle encor – semble-t-il ? – un poème Avec la craie qui le traça sur le tableau noir de l’enfance Avec le stylo feutre bleu qui enjambe les ponts et les refrains présents Avec tes doigts de vieux copiste aimant les lettres illuminées qui s’affichent salle des poèmes perdus


Jean Jacques Dorio
pour poésie mode d'emploi
Martigues 5/11/2025

illustration résonances Maria-Dolores Cano

du 26/10 au 5/11 2025

atelier La Forêt Paray le Monial

L’ART DE NOMMER CE QUI SE DÉROBE



pointant chez les poètes et les orateurs la percée de vocables appropriés,
avant que l’usage n’ait effacé le relief de ces pièces neuves de l’échange langagie
r.
Paul Ricœur
Parcours de la reconnaissance


L’art de nommer
de dénommer
de renommer
la pauvreté
d’un bout d’papier
La page blanche
que vont remplir
les noms les verbes
et le désir
de progresser
vers ce mystère :
l’identité

L’art de nommer
ce qui s’dérobe
Effets retard
de mon parcours
labyrinthique
peu reconnu
ou pas du tout
pour ainsi dire


Mais on s’accroche
pour dénommer
l’art du chercheur
qui ne sait rien
qu’il n’ait écrit
et qu’il oublie
un jour sur deux
dans ses lectures
de soi des autres :

Persévérer
L’art d’exister


tétrasyllabes novembre 2019

LES PROMESSES DE L’AUBE


À certains moments, longs ou brefs, répétés ou isolés,
tous les poètes qui le sont vraiment entendent
l’autre voix.

Elle est étrangère et c’est la leur, elle est à tous et à personne.
Octavio Paz

Les promesses de l’aube : le soleil
est un ballon l’ancre est une ficelle
venue d’un trait de plume. Ma sœur femme
100 têtes* s’entête et fait les yeux ronds
aux lettres qui sont le sel de nos vies
Œil attrayant œil arresté** Mon œil
s’oublie et s’enroule autour de la barque


du pêcheur d’étoiles À la croisée
des voies à six voix et viole de gambe.
La mer, l’aile falquée d’une mouette,

les traits de Braque et du pauvre Ni
Colas sautant du toit-terrasse d’Antibes.
D’oc et d’ocres, de violet et de noir,

les notes s’égrènent et s’engrainent, l’espace

accordé au désir d’éternité.
Là-bas l’improbable et l’insaisissable.
Babablabla, petit carré de terre
où l’on sème ses graphes et ses griffes.
Une aile un rire une passerelle
dans l’arche où chaque voix tresse une corde
nouvelle à son arc. Collages, ramages,


En marge : Où est l’oiseau ? Où est la
femme ? Où est la main des roselières ?
Et le cri de l’oiseau-lyre : Plus loin
Toujours plus loin ! Sous le buvard des cendres
douleurs, souffrances, noirceurs -, il y a
le miel du poème. Chant général :

mientras la oscura tierra gira
con vivos y muertos. *** Et bien d’autres
musiques sur l’arc de l’espace-temps.



*Max Ernst
** Saint Gelais
*** Pablo Neruda
« pendant que la terre obscure tourne avec les vivants et les morts »

Ces décasyllabes furent écrites en septembre 2013

LA FACE CACHÉE D’UN POÈME



À Maria-D

Ici sur ce papier blanc blême
Où l’on essaie un mot puis l’autre
En reliant Tohu-Bohu
Guerre du Feu et de la Terre
à la modeste poterie
aux essais de l’homme d’argile
à la femme qui barbotine


La face cachée d’une pièce
Mise ici sur le papier
Barbotée bredouillée fouillée
Au bout des doigts de Soi comme une Autre


C’est réussi ou c’est raté
Savoir-faire n’est pas donné
Ici sur ce papier où l’encre
Le temps d’un poème…a coulé


J’ai écrit des suppléments imaginatifs, des résonances de souvenirs en voie de disparition J’ai écrit pour donner corps aux personnes que je fus et à celles qui m’ont quitté J’ai écrit dans l’ivresse de fragments que l’on pourrait considérer aussi comme autant de ratages créateurs J’ai écrit dans un temps qui jouit des dernières douceurs de vivre en bonne santé J’ai écrit dans le mouvement qui me fait passer au travers de périodes séparées de ma petite histoire J’ai écrit pièce par pièce ce qui ne peut-être rapiécé
Préface Un dictionnaire à part moi Editions du Net juin 2022

Claude Brugeilles illustrant un de mes poèmes :

EN PRISÉ
Je prends délicatement une page du texte
Que je prise suavement

PROPOS D’UN DESPARAULAT

QUI SOMMES-NOUS ? QUI SUIS-JE ? QUI ÊTES-VOUS ?

Qui sommes-nous ? Qu’est chacun de nous, sinon une combinaison d’expériences, d’informations, de lectures, de rêveries ? Chaque vie est une encyclopédie, une bibliothèque, un inventaire d’objets, un échantillonnage de styles, où tout peut se mêler et se réorganiser de toutes les manières possibles. Italo Calvino

1             

Nous avons plusieurs identités, dans tous les sens du terme. Une et plurielle. La mienne a commencé dans un petit village de l’Ariège le 24 mars 1945. C’était déjà pour la date, toute une histoire. La petite, comme on dit « la petite famille » et la grande avec sa grande H. (l’Histoire atroce de la seconde guerre mondiale et Hiroshima totalement rasée par une bombe de la grosseur d’un ballon de football, le 6 août de la même année).

Pour l’Histoire de la première guerre mondiale, mon grand-père paternel fut tué dès les premiers affrontements en 14 et mon père orphelin, déclaré « pupille de la nation », prisonnier dans une ferme allemande s’en évada dès 1942. S’il avait été repris en route, (il passa par la Hollande, la Belgique, traversa la ligne de démarcation pour atteindre peu à peu le village voisin de ma naissance), je ne serai pas là, à « proser », quasiment quatre-vingt ans après, ces quelques lignes. Ma mère était la fille d’un petit propriétaire terrien, une vingtaine d’hectares, qui devinrent les terres agricoles de mes deux parents, désormais unis et prêts à vivre leur destin de paysans. Je fus leur unique rejeton et comme je réussissais bien à l’école, ils firent le rêve que je serai instituteur. Le rêve se réalisa. J’ajoute une dernière anecdote, sur mes origines 1, elle a trait à la langue parlée. Papa naquit en 1912 dans une ferme où l’on ne parlait pas le français mais l’occitan, la lenga d’oc. Elle lui fut interdite dès qu’il rentra à l’école de la République Française. Puis, croyant bien faire, pour ne pas « contaminer » mes études, je ne fus pas encouragé à la parler à mon tour. Mais mes oreilles traînaient chaque fois, en particulier, que les paysans du coin venaient faire les corvées : vendanges, dépiquages, tuerie du cochon… Si bien que je suis un desparaulat, (sans paroles), quant à son expression, je « l’entends » quand il est encore parlé, de l’Occitanie à la Provence (où j’habite depuis 45 ans) et je suis un lecteur capable de lire les troubadours, par exemple, et, accessoirement, un chanteur de chants traditionnels et modernes en occitan. Ils fleurirent dans la foulée de Mai 68. Mais ceci est une autre histoire.