PSEUDOS

PSEUDOS

Il faisait des dessins qui prouvaient qu’il était quelqu’un d’autre, comme tout le monde.

Du temps de sa jeunesse au temps de sa vieillesse, quand, vers la fin, la vérité devenait plus étrange que ses fictions.

Il usait du pseudo Totor, jouant avec ses taches d’encre, ayant des aspects animaux.

Il s’appelait Maldoror produisant ses chants d’or et de purin.

Quant il se prenait pour Alvaro de Campos, il affirmait : Os antiguos invocaban as Musas, nos invocamos a nos mesmos.

Le plus riche de sens se nommait Ajar, signant le livre Pseudo, qui s’intitulait à l’origine, Pseudo Pseudo, ce qui avait provoqué le commentaire suivant de la chroniqueuse de Le Monde : « c’est la troisième apparition d’Émile Ajar, après Gros Câlin et La vie devant soi, à visage pseudo-découvert ».

Enfin venait le mystérieux Dorio, la trame d’une vie aux doigts d‘un tissutier.

NUIT ROUGE

cet après-midi j’ai vu pour la première fois une grande flamme comme un if

lécher les premiers arbres de mon bois de pin à l’horizon de ma fenêtre

où je prose inlassablement mes vers…la ligne d’horizon de mes livres

a été heureusement préservée par les hommes et les avions chargés

d’éteindre le feu

JJ Dorio

24 août 2020





Nuit rouge où l’on danse le rituel pubère

Nuit rouge dans la bouche de noix de kola et d’alcool de maïs

Nuit rouge des fleurs charnelles et des couplets licencieux

Nuit rouge des momies incas qui poursuivent la vie de leurs broderies

Nuit rouge dont on retrouve le fil :

peau rouge de rocou libation de chicha

et danse circulaire au son de la clarinette basse

Nuit rouge de Michel Portal et de Châteauvallon

de Mingus écrasant son havane avec sa contrebasse

Nuit rouge de l’Étranger dans sa cellule de Sisyphe

Nuit rouge des tatouages de chasseurs qui en appellent aux animaux leurs frères

Nuit rouge des arbres en feu dans les champs de Giono

Nuit rouge de l’oiseau cardinal et de la rose rouge du Caire

de la veine qui court la roche au-dessus de la grotte du Mas d’Azil

de la garance et du soleil couchant de Verlaine

Nuit rouge que l’on peignait à la tempera pour l’icône que Rimbaud portait

les nuits de Bohème dans ses chaussures d’ours

Nuits rouges que cousirent et tissèrent les troubadours

les bardes et les chamans de tous les temps

et de cette nuit particulière

où le rouge a chanté son kermès sa kermesse

qui à l’instant est dite et bien dite

AUTOPORTRAIT DU 24 AOÛT 2026

AUTOPORTRAIT DU 24 AOÛT 2026

Florilège

En voilà un à qui on aurait jamais osé lancer : Poète vos papiers ! tant ses papiers d’identité se diluent dans un conte des mille et une nuits.

En voilà un, le livret de famille en fait foi, qui se maria un 4 août, abolition des privilèges masculinistes.

En voilà un dont la plume s’entête à dessiner des autoportraits, sans queue ni tête.

En voilà un qui a le même prénom que le célèbre citoyen de Genève auteur des Confessions, mais dont le nom, pour le coup, est celui d’un inconnu qui agite ses plumettes, tel un Loriot géant, au festival de Rio.

En voilà qui conclut ainsi son épitaphe sous forme de sonnet :

Ci-gît JJ qui n’eut pas fame

Fut fol usant en vain ses gammes

Et pi mourut… sans épitaphe

En voilà une, sa disparue, témoin de ses pratiques créatives tous azimut, qui lui serinait souvent : mon pauvre amour, tu auras tel Bolivar, labouré la mer.

LE TEMPS TE DÉVISAGE

 le poète est allé cueillir des simples
mais la brume est épaisse
je ne peux vous dire où il se trouve au juste
 
Ji Dao (779-843) époque Tang
traduit par J.F. Billeter
 
le temps te dévisage
tu dévisages le temps
sans visa sans visage
 
le temps te dévisage
tu ne sais ce qu’il cherche
braise ou cendre
 
le temps te dévisage
tu as peut-être déjà quitté
ce monde
mais il semble l’ignorer
 
le temps te dévisage
les visages sont à tous
les miroirs à personne
 
le temps te dévisage
tu l’étreins tu éteins
sa flamme trop vorace
 
le temps te dévisage
par des sentes perdues
voyageur interdit
sans cesse tu dérobes
 
le temps te dévisage
tu as perdu la mémoire
des poésies rangées
dans les bibliothèques
 
le temps te dévisage
une femme qui parle une langue ignorée
revient de son exil
et t’entraîne vers d’autres rivages

L’INCONSCIENT

L’INCONSCIENT

Si l’inconscient est ce qui s’entend, comme dit l’autre, il faudrait faire pouvoir parler nos dessins, nés en quelques secondes de nos automatismes.

Une gageure, oui, on le jure.

Et cependant, essayons.

Ce qui s’entend c’est, à la lettre, ce qui ne se voit pas dans mon dessin, dont le titre m’est venu comme une fleur. (oui, je reprends le « moi » et la main)

En vrac, ce qu’on ne voit pas, ce sont les éléphants massacrés des Racines du ciel, les écailles tombées des mues successives de Gros Câlin et les traces de poudre d’une balle de revolver Smith & Wesson, de type38, avec lequel Roman Kacew, alias Romain Gary, alias Émile Ajar, se suicida.
Je sais, c’est pas drôle tout ça, pense-t-on, dans un premier temps.

Pourtant, à y regarder de plus près, on y entend une autre petite musique, où l’on croise un corps caméléon, traçant dessins et lettres, pour des lecteurs sans corps, qui s’escriment à les interprêter.

E la nave va…