COURIR LA NUIT

LA NUIT EST AU MILIEU DE SON COURS et me voilà courant les pages d’un livre intitulé -je vous le donne en mille- Modèle courant, 1comme un pied de nez aux deux sous-titres, Journal d’un coureur à pied, compte-rendu au jour le jour (ou plutôt on le verra « à la nuit, la nuit ») et Petit traité de course et de littérature1(un peu comme le lointain « Traité du Zen et de l’entretien des motocyclettes » qui lui-même faisait référence au « Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc » (n’en jetez plus !) Courir de nuit c’est  mon lot sur chacune de mes pages C’est -ce fut- la pratique d’un insensé coureur, laissant, chemin faisant, son corps penser, choisir au dernier moment pour bifurquer, le chemin droit ou le chemin gauche. JE ME vois choisir et ce « je » là me semble bien problématique par rapport au « me » qui en a décidé, sans l’ombre d’une comédie. Je me vois choisir, sans avoir choisi un chemin préétabli, mais avec mon corps plongé dans les champs, les collines, la montagne et la nuit dont le ciel cosmique diffuse encore une lumière cendrée : je m’imagine courir sur un de ses rubans déroulé sous mes pieds. « Caminante no hay camino, el camino se hace al andar » Je n’ai jamais su, bien que je m’y sois essayé maintes fois, traduire ces deux vers ennéasyllabiques d’Antonio Machado. Compagnon d’écriture toi qui courais sous le ciel d’or la nuit, tu savais laisser l’initiative à ton corps qui faisait ainsi son chemin, comme moi-même, je tresse des textes où les mots vivent la nuit, tels des éphémères…   

1 Alain Pudal (édtions du Haïku) 2022

ÉLOGE DES PAGURES ET DES COUPURES D’ÉLECTRICITÉ


J’écris « un jour » en pleine nuit
Un jour on aura des coupures d’électricité
Dans les doigts
Pour y voir faudra du carbure
Ou bien on écrira les yeux fermés
En nous souvenant des Champs Magnétiques
Logeant nos mots dans des coquilles vides
Faisant l’éloge des pagures
Et nous aidant des trois règles mnémotechniques
Pour expliquer le magnétisme :
Celle des trois doigts de la main droite
Celle du bonhomme d’Ampère
Et celle du tire-bouchon

La pleine nuit au bout des doigts
A donné ce texte peint au couteau
(sans manche auquel il manque la lame)
Ça tombe bien
Car à présent
C’est dimanche

À Martigues le 22 janvier 2023

TU DEVRAIS ARRÊTER D’ÉCRIRE DES FADAISES

Tu devrais arrêter d’écrire des fadaises
Qui ne parlent qu’au papier
Laisser tes mots errer
Sur la falaise de sable
Sur le buvard de l’encrier

Tu devrais ignorer Giono
Qui écrivit comme si de rien n’était
Avec sa main à plume le jour où sa mère mourut

Quand on t’annonça la disparition subite de la tienne
Le vingt-sept septembre mil neuf cent quatre-vingt-quinze
Tu lisais précisément Le hussard sur le toit

Elle avait passé une mauvaise nuit
Mais s’était habillée pour voir encore une fois
Le feu du matin jaillir du bois
Sur la plaque de fonte
Sur le visage de mon père

Tu devrais arrêter d’écrire des fadaises
Qui ne parlent qu’au papier
Laisser tes morts errer


CONNAISSANT LE REPOS J’AGIS

écriture manuscrite tel quel 20/01/2023

CONNAISSANT LE REPOS J’AGIS quand tout s’agite autour de moi je suis l’agent agissant l’agi selon la formule de Marcel Jousse extraire de « l’anthropologie du geste » que j’appris par cœur pour sa mystérieuse beauté Lectures, écritures, rencontres, remplois :  je suis en attente de ce qui dans la tempête tourne le dos au présentisme, aux effets de manche de journalistes qui commentent sans fin des images aussi peu ancrées dans le passé que cherchant à anticiper l’avenir Agir c’est connaître le repos. Être poète n’est pas une ambition que j’aie, c’est ma manière à moi d’être seul La valeur des choses n’est pas dans la durée mais dans l’intensité où elles arrivent 1Après l’anthropologie du geste, le livre de l’intranquillité, comme l’on traduit desassossego J’ouïs, j’écoute, reposé ( reposant la tête sur l’oreiller, tranquille sossegado), j’entends les proses pessoennes qui vibrent et intranquillisent ceux qui écrivent leurs livres a beira mágoa (en bordure des blessures) un traducteur propose « aux rives du chagrin » Derrière les ennuis et les vastes chagrins Qui chargent de leur poids l’existence brumeuse 2 Connaissant le repos j’agis plein d’allant retenu parlant de rive à rive de vivant agent agissant l’agi aux fantômes des voix chères qui ne se sont tues que par ignorance de lecteurs fascinés par l’absurde désir d’ « être absolument moderne » Mon arrière-grand-père Dorio était un petit homme jovial avec pipe et béret noir né dans une ferme et sur des terres qui appartenaient à un maître qui ne lui faisait aucun cadeau et qui perdit tragiquement 3 de ses 4 garçons à la guerre de 14 élevant mon père son petit enfant Il mourut dans la chambre que j’occupais immédiatement enfant étant resté longtemps dans le petit lit à côté du grand de mes parents Ces petites gens qui ne faisaient de mal à personne et que l’on vint chercher pour mourir face à des ennemis qu’ils ne connaissaient ni d’Ève ni d’Adam Je connais seul le secret qui m’a fait passer du couple Pessoa Baudelaire à mon pépi Charlie comme je l’appelais Je suis Charlie et Noël Dorio son pétithil (petit fils en occitan) Je suis Cabu la douceur même et Wolinski qui déclencha mes premiers rires en mai 68 Connaissant l’infini paisible du repos en paix en dépit des horreurs produites par les guerriers de tout poil J’agis à la fois modeste et invincible (encore une citation en remploi) Changeant sans cesse pour rester toujours en accord avec ce qu’il y a de plus profond de plus fugitif dans l’heure 3 L’heure nécessaire où l’agent agissant l’agi a produit cet écrit ignoré de Balzac et des jeunes filles en fleurs Mon cher Pessoa ta magie est si grande que comme le rossignol que j’entends à la fin de mes nuits de lecteur écrivant elle m’enchante quand je ne sais toujours pas si ce que j’ai prosé une heure durant est de la poésie ou pas

1 Pessoa 2 Baudelaire 3 Proust