POUR MÉMOIRE 21 à 25

Et pour oublier le temps

21

Je me souviens des contes glacés

22

je me souviens de mon jardin imparfait

23

Je me souviens des machines à sous et de la soupe aux choux

24

Je me souviens du coiffeur le merlan frit

25

Je me souviens du petit homme sur son petit cheval

.

Une suite de Maria Dolores Cano

.

Pour oublier le temps des malentendus

et le temps perdu … je me souviens

du père qui disait à son fils Prosper :

à la pêche à la baleine tu ne veux pas y aller

et pourquoi donc ?

Je me souviens

à jeun perdue et glacée

toute seule sans un sou

une fille de seize ans

immobile debout

Place de la Concorde

à midi un 15 août

Je me souviens

nous habitions une petite maison

aux Saintes- Maries- de la Mer

où mon père était établi

bandagiste … c’était le pied

Je me souviens

en avoir vu un qui s’était assis

sur le chapeau d’un autre

il était pâle

il attendait quelque chose

Je me souviens

du professeur Cocon

inventeur du ver à soie

Je me souviens

qu’à l’enterrement d’une feuille morte

deux escargots s’en allaient

ils avaient une coquille noire

et du crêpe autour des yeux

Je me souviens

qu’ils titubaient un petit peu

mais que là haut dans le ciel

la lune veillait sur eux

Je me souviens

la chasse à l’enfant

bandit ! Voyou

voleur ! Chenapan

Je me souviens

que la mère faisait du tricot

le fils la guerre

et le père des affaires

Je me souviens

des paroles de Prévert

et que les murs de la classe

s’écroulaient tranquillement

Je me souviens

que les vitres devenaient sable

l’encre eau

la craie falaise

et le porte-plume devenait oiseau

MAI 68 ce commencement qui n’en finit pas

Séquence 15

Mai 68 Roman

Romain Garry

J’APPELLE SOCIETÉ DE PROVOCATION toute société d’abondance et en expansion économique qui se livre à l’exhibitionnisme constant de ses richesses et pousse à la consommation et à la possession par la publicité, les vitrines de luxe, les étalages alléchants, tout en laissant en marge une fraction importante de la population qu’elle provoque à l’assouvissement de ses besoins réels ou artificiellement créés, en même temps qu’elle lui refuse les moyens de satisfaire cet appétit.

[…]

J’appelle donc société de provocation une société qui laisse une marge entre les richesses dont elle dispose et qu’elle exalte par le strip-tease publicitaire, par l’exhibitionnisme du train de vie, par la sommation à acheter et la psychose de la possession, et les moyens qu’elle donne aux masses intérieures ou extérieures de satisfaire non seulement les besoins artificiellement créés, mais encore et surtout les besoins les plus élémentaires.

Cette provocation est un phénomène nouveau par les proportions qu’elle a prises : il équivaut à un appel au viol.

Romain Gary Chien Blanc

L’AMOUR DES MÈRES courriels 72

Ici, l’échange de courriels est imaginaire. Mais non leurs auteurs : le lecteur est invité à chercher leur nom et à apprécier leur ping-pong verbal qui relève de l’entreglose et des anachronismes propres à la prolifique  » bibliothèque de Babel. »

Et, naturellement, si un lecteur inspiré ajoutait un troisième courriel aux deux présents, ce serait, pour l’auteur de cette petite série, gratifiant et inespéré.

JJ Dorio

72

R.G. à M.P.

Je ne dis pas qu’il faille empêcher les mères d’aimer leurs petits. Je dis simplement qu’il vaut mieux que les mères aient quelqu’un d’autre à aimer. Si ma mère avait eu un amant, je n’aurais pas passé ma vie à mourir de soif auprès de chaque fontaine.

M.P. à R.G.

Si j’étais sûr de retrouver ma mère dans la vallée de Josaphat ou ailleurs, alors je voudrais mourir tout de suite.

.

R.G. (21 mai 1914-2 décembre 1980) Sa mère était morte depuis 20 ans, quand son fils la fit reine de la promesse de l’aube.

M.P. (10 juillet 1871-18 novembre 1922) Sa mère omniprésente parlait quatre langues, l’aida à traduire l’ouvrage de Ruskin « la bible d’Amiens » et l’appelait « mon petit loup »

DISPARITIONS

« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros

Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.

Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.

DISPARITION
 XIII

Christian Dotremont

86/92

91

Phrase qui ne veut rien dire que déhanchée la joie de lumières aussi créées

plus braillardes et pourtant quotidiennes que nos cris au fond déhanchées d’aimer et de battre la nuit

pure au difforme fond de naître salement

à la lumière qu’elle soit pour que la nuit demeure

en mouvement sans défaire en restes

la phrase nue de vivre de se mirer à toi

de t’admirer de nous ô saccade

plus artificieuse mais non moins immédiate

qu’une écriture une peinture

que la secousse qui quelquefois nous jette

hors de la fidélité seule de mentir

dans notre langage natal où que ce fût né hors de nous

si lentement de siècle en siècle quoiqu’autrement à

Copenhague pour moi

où  je mourrai ferai plouf plafonnerai

qui pour moi recommence toute nuit de la première nuit

surgie

de tes battements jusqu’ici

ou de mon cœur jusque-là souvenue

comme à partir surtout de Gloria née tout près

où je commençai plus tard de revivre jusqu’ici aussi

UNE VOIX CHERCHANT SA VOIE

Une voix sans personne chère au poète Jean Tardieu

Une voix venue d’Homère le père de l’Odyssée :

Conte-moi Muse l’aventure d’Ulysse l’ Inventif

Une voix dont le souvenir a la couleur du sable qui s’écoule grain à grain

Une voix qui faute d’interlocuteur parle au papier comme au premier venu

Une voix enfantine dont j’ai perdu la clef

Une voix en allée sur les lèvres de ma trépassée

Une voix collective jouissive durant les événements du Grand Mai 68

Une voix qu’on invente la nuit au lit

Une voix cherchant sa voie

Avec Ulysse et Pessoa

Dont les noms sont Personne