DISPARITIONS XVIII Jacques R.

« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros

AVANT LIRE

Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.

Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.

Chaque Disparition se compose de sept fragments.
Ils paraîtront sur ce blog du lundi au dimanche,
pendant vingt-trois semaines,
soit cent soixante et un fragments,
si tout se passe comme prévu.

DISPARITION

XVIII

Jacques R.

121

LE POÈME EST UN ART QUE RIEN NE DÉCOURAGE

Je ne cesserai donc jamais de chercher, d’attendre : qu’est-ce qui me réclame ?

Je suis comme le démon variable de l’immobilité

Comme le corps assoupi du temps quand il se retourne en rêve

Sur le pont des Martyrs qu’un long soleil traverse

Je me laisse engourdir par le rythme des trains

Bossa nova su rail épousant la traverse

Je crois – moi qui suis doute et qui roule à solex –

Que de ce vieux tas d’os nous irons aux étoiles

Quel droveg (car je pense en langues volontiers

Quand je roule, inversant parfois en démoniaque

Et trafic donne aussi fitrac) mais des sentiers

Plongent vers une odeur de miel et d’ammoniaque

Dans l’herbe d’un rond-point, je lis pour Gallimard

Des poèmes remplis d’ émois de crépuscules

Où quelquefois ces gais jumeaux, l’Être et le Néant,

Folâtrent.

CHAQUE MATIN EST UN VOYAGE

Raynaldo Hahn : concerto pour piano en mi majeur Shani Diluka piano Orchestre de chambre de Paris sous la conduite d’Hervé Niquet The Proust album 2021

Dire que Proust « a enrichi notre compréhension de l’âme humaine » est une convention scolaire bien pensante : il a enrichi notre connaissance du roman,il nous a enrichis.Mais parce que son imagination a multiplié les possibilités d’incarnation du personnage dans des identités insoupçonnées avant lui, il nous a tirés de la stagnation en nous montrant que le personnage ne pouvait être fini, que l’homme n’était jamais arrivé, que le roman ne connaissait que des étapes, et les sociétés que des péripéties, Cette création d’un univers romanesque fait soudain resonner l’Histoire elle même d’un sourd grondement de création continue des identités et des romans à venir, Les sociétés ne sont que des identités historiques transitoires.

Chaque matin est un voyage. Avec un stylo,un livre,un carnet de route, la lenteur nécessaire pour faire jouer les sens multiples, l’oeil attentif à cette pâle lune du matin semblable à une méduse. Avec ce petit morceau d’argile ocre, bout de génoise détaché du toit et que l’on fait tourner dans ses doigts comme un talisman. Avec cette mise à l’épreuve de soi où l’on va par le monde imprévu, avec un stylo, un livre, un carnet de route et la multiplicité des autres, à la rencontre de la poussière savoureuse de l’humanité.

Martigues

Dimanche

31 mai 2026

Dorio encre de Chine 55×75 cm 29 05 2026 III

DISPARITION XVII Philippe Jaccottet

DISPARITIONS

« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros

AVANT LIRE

Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.

Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.

DISPARITION

XVII

Philippe J.

114

CE PEU DE BRUITS

Comme si un homme très voûté lisait un livre à même le sol

Sa dernière lecture

Comme si l’on s’élevait de quelques mètres au cours de sa marche, pour voir un peu plus loin devant soi.

Comme si une figure dont on ne verrait que le dos vous invitait gracieusement à entrer dans la nuit la plus claire jamais rêvée

Feuillages qui s’apaisent devant la nuit, portant l’espace – comme tous ces oiseaux cachés dans le grand laurier commencent enfin à se taire.

Le reflet des lampes sur la vitre. Poèmes comme un reflet qui ne s’éteindrait pas fatalement avec nous.

115

MÉMOIRE OUBLI C’EST UN PEU COMME

Comme le tableau noir d’une école communale accueille le grand art enfantin à coups de craies plus blanches qu’un fond de Constellations de Joan Miró

Comme si la nuit on ne touchait plus terre

Comme si la nuit on y voyait les yeux fermés

Comme si la nuit on se noyait dans l’écume des jours

Comme si la nuit l’arbre de la Paix remuait encore

Comme neige les mots fondent sur la page vierge

Comme des haïkus langoureux

Un chœur de petites voix

« como di neve in alpe sanza vento » Dante

Comme neige sur l’Alpe un jour sans vent

116

Le 24 février 2021 jour de sa disparition on pouvait lire sur le journal du soir :

LA MORT DE CHRISTIANE BESSE TRADUCTRICE ET ÉDITRICE

Après une carrière de journaliste et avoir vécu au Proche-Orient, elle entame une nouvelle vie dans l’édition, traduisant James Baldwin, Amitav Ghosh et publiant Joyce Carol Oates, Taslima Nasreen, … Elle est décédée le 14 février, à l’âge de 92 ans.

LAWRENCE FERLINGHETTI POÈTE ET ÉDITEUR DE LA BEAT GENERATION EST MORT

Vénéré à San Francisco, il avait fondé en 1953 la librairie et maison d’édition City Lights, devenue le repaire d’artistes comme Kerouac, Burroughs, Ginsberg. Il est décédé le 22 février, à l’âge de 101 ans.

LA MORT DE L’ÉCRIVAIN JOSEPH PONTUS

Il avait tiré de son travail d’ouvrier dans une usine agroalimentaire de Bretagne « A la ligne », un ouvrage en vers libres et sans ponctuation qui a connu un grand succès en 2019. Il est mort le 24 février, à l’âge de 42 ans.

LE POÈTE ET ÉCRIVAIN PHILIPPE JACCOTTET EST MORT

Né en Suisse mais Drômois depuis les années 1950, l’écrivain, récompensé par le Goncourt de la poésie en 2003 et entré dans « La Pléiade » en 2014, est décédé à l’âge de 95 ans.

LA CRITIQUE LITTÉRAIRE SOURCE D’INSPIRATION DE PHILIPPE JACCOTTET

Le poète et traducteur, mort le 24 février, à l’âge de 95 ans, s’est aussi voué à la critique.

117

ÉCRITS POUR PAPIER JOURNALUn volume, Écrits pour papier journal, rassemble un choix d’articles donnés, de 1951 à 1970, de Paris puis de Grignan, à deux quotidiens de Lausanne : un ouvrage qui remet en lumière certains auteurs oubliés, et montre un critique fidèle à ses exigences et à ses préférences.

[Q] » Dans quels journaux ont été publiés ces Ecrits pour papier journal ?

[R]_ Je tenais beaucoup, par le titre, choisi délibérément, et par la collection de documents dans lequel ce recueil paraît, à le distinguer des chroniques de poésies réunies dans Une transaction secrète , l’Entretien des muses ( ou des livres sur Roud  et Rilke, où il y a une recherche plus approfondie à propos de textes qui me sont plus proches. Je précise que ce livre n’est pas du tout un tableau de la littérature romanesque. J’ai écrit ces articles pour gagner un peu d’argent en essayant de présenter des livres que j’aimais. C’est le reflet de mes goûts de jeune écrivain arrivant à Paris et découvrant l’actualité littéraire du moment

 [Q]_ Vous avez commencé votre collaboration à la Nouvelle Revue de Lausanne par la nécrologie de Crisinel.

[R Crisinel était une sorte de Nerval, un homme très secret qui vivait dans le sentiment de la culpabilité et s’est réfugié dans la folie. Il a fait un séjour en asile dont il a tiré Alectone, un beau poème en prose. C’était un ami, et son suicide m’a beaucoup affecté. C’est peut-être pour cela que le journal où il était employé m’a demandé un éloge qui a été le point de départ de ma collaboration.

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L’ENTREPRENEUR D’EMBELLISSEMENT

 À quiconque persiste, aujourd’hui encore, dans l’assimilation traditionnelle du « poète » à quelque vague entrepreneur d’embellissement, je suis toujours tenté d’opposer Henri Michaux, pour qui, d’ailleurs, on voudrait trouver un autre mot que « poète », tant celui-ci a été corrompu par cet usage (au point d’être devenu impossible à porter, comme certains chapeaux).

119

J’exhume le corpus de poètes inconnu.e.s

Tous anticonformistes Toutes trouvères nues

Nues mais jamais obscènes Nus devant l’art de dire

De chanter de danser de composer couleurs

Et formes Bref d’habiter la terre en poètes

Seul.e.s et avec les autres Avec le difficile

Art de mêler la Joie aux règles contraintes

Chansons d’amour sans espérance mais avec force

Forces us et matières et savantes manières

De tourner chaque vers De trouver la complainte

Les prouesses du cœur et l’élan des amorces

Concordances des temps Chocs et épiphanies

Mon espace compté libère ce corpus

L’étendue engendrée par ma plume inconnue

120

TOMBEAU DU POÈTE

Détrompez-vous :

ce n’est pas moi qui ai tracé toutes ces lignes

mais, tel jour, une aigrette ou une pluie,

tel autre, un tremble,

pour peu qu’une ombre aimée les éclairât.

Le pire, ici, c’est qu’il n’y a personne,

près ou loin.

121

Se lever et marcher S’écrire et s’écrier S’essayer à ses craies sur l’ardoise du temps perdu et retrouvé Un poète s’éteint un autre prend sa lampe Ses histoires ses refrains son parcours- labyrinthe Exercices de style dans la traversée des genres que le siècle XX° croyait avoir brisés A contrario, ici, ma main manie son vers dans la marche, le bond, l’écrit sorti du vieil encrier Sans oublier les exploits d’un Ulysse chantés par un aède qui fait verser des pleurs à l’Inventif comme l’appelle Jaccottet traduisant l’Odyssée J’ai la chance d’entretenir un petit courrier avec le poète de Grignan Je lui envoie mon dernier recueil édité par Encres Vives Aimer l’Utopie (c’est le numéro 399)  C’est de plus en plus difficile d’aimer l’utopie me répond-il aimablement Mais peut-être ajoute-t-il est-ce de plus en plus nécessaire.