TI RICONOSCO

Je te reconnais dans les livres où tes lèvres ont tracé des sons et des sens colorés

Ti riconosco cuando leggo, con te, oracoli elementari, sur les murs de Mai 68 :

Objet cache-toi

Sous les pavés la plage

Une page Ricœur : Soi-même comme un autre

Je te reconnais quand ensemble nous chantons and stones of the city

Hors du noir comme les lucioles dansant autour de l’Orchestre National du Jazz

Une nuit de juillet 2026 à la Vieille Charité rebaptisée Promesses de l’aube

UNE NUIT BLEUE

Une nuit bleue portée

par une houle bienfaisante

libérant l’oxygène

de phrases en apesanteur

.

Une nuit comme une algue

Que l’on mâche sans compter

En contant des histoires

Aux Néréides

Petites filles d’Océan

.

Nuit de l’oltramarino

et du lapis-lazuli

Pour la caste la plus basse

Les Intouchables

Mâchant trois feuilles d’indigotier

Manière de saluer Ellington

et son blues indigo

.

Bleu souvenirs de l’enfance de l’art :

le vol erratique d’un martin pêcheur

sur la rivière Arize

et les jougs bleus posés sur les bœufs

de mon père

avant qu’ils ne partent labourer…

la mer

les mots dans l’arène

  
J’ai beau les retenir les mots m’échappent
Je connais leur danger leur manque de réalité
Mais je suis dans l’arène le taureau est lâché
Je le cite je l’incite à passer à côté
Mais rien n'y fait

J’ai beau les retenir les mots m’échappent
Vaniteux mesquins égocentriques
Intrigants facétieux – Passez au large
leur dis-je Laissez-moi à ma guise robinsonner

Mais ils ne m’écoutent pas
Ils s’écoulent sans cesse
Fleuves intranquilles Pierrots lunaires
Fils d’Ariane emmêlés
Sur mes cahiers raturés


Ils passent d’un lieu à l’autre
D’un livre terminé à un livre recommencé
Jusqu’au jour –cette nuit – où les mots enfin m’abandonnent :
Y con eso quedo dicho todo
Voilà…tout est dit !

MON ART

Il court sur le papier à la poursuite des cris aigus des martinets

Il sonne sur le clavier plus ou moins tempéré

Il  projette sur la toile blanche ses hypnographies

Tel un art de surface

Un livre de sable imité de Borges

Un art de moquerie

Une Joconde ondoyant du derrière

Un art d’apparitions

La robe de chambre de Mme Swann et ses flacons de sel

Un art de paradoxes

Le papillon qui rêve de Tchouang Tseu (ou l’inverse)

L’art d’une barque que l’on tire dans le clair matin

Chaque ligne l’étonnement

LA PETIT PEUPLE DES POÈTES

Votre petit peuple est perdu
J'ai le cœur triste et éperdu
Tant suis battue et tourmentée

Jean Molinet

Mon nom n'est pas chez les libraires
Ni sur la table des écoliers
Il n'a aucune raison d'y être
Connaissez-vous Jean Molinet ?

Arnoul Greban Merlin de Saint-Gelais
Catherine d'Amboise Pernette de Guillet
Et tous ces Anonymes qui chantèrent Beauté
Laideur Joie et toutes nos Souffrances

Toutes ressources du petit peuple
Criant pour ces enfants de famine oppressés
Ou bien mettant en scène Satan
Roi de l'infernal abîme

C'est grand plaisir cinq siècles après
De recopier leur vers
Mélangeant sens et non-sens
Contraintes et libres rimes

Et quand vient notre ligne ultime
On redevient cet écolier
Qui écorchait le chant du cygne
Le chant est plus beau que jamais

(À sauts et à gambades)
Encres Vives 2010