DISPARITIONS XVIII Jacques Réda

DISPARITIONS

« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros

Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.

Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.

121/127

122

Je suis Jacques Réda

Sur son vélo solex

De Bell’ville à Passy

D’Antony à Saint Ouen

Je tisse un canevas

De Commedia del Arte

Je lis Casanova

Franc-maçon libertin

Poursuivant sur Arte

Gentes dames et catins

Une fille sous le pont

Exalte la rime d’Hugo

« Ô lavandière incendiaire »

Dit-il frais barbouilleur

C’est léger gai et tendre

« C’était du temps que j’étais jeune »

Ecrit-il avec maladresse

Vieil homme Sois indulgent

Et si tu en es encor capable

Sur ta lettre à la bonne adresse

Ecris donc un post-scriptum

OUBLIEUSE MÉMOIRE 137/140

…l’honnête témoignage de sa mémoire, un amoncellement de choses brisées, pacotilles miroitantes ou éteintes, désassemblées, et que nul ciment ou fil d’or ne relie.

Jean Vilar, Chronique romanesque.

137

Tu as vu la tapisserie de Bayeux : une broderie où figure cousu main la comète de 1066

138

Tu as emprunté les escaliers à double révolution de Chambord

139

Tu t’es remémoré ces vers du garnement aux semelles de vent : la flache / où vers le crépuscule embaumé/ un enfant accroupi/ lâche/ un bateau frêle/ comme un papillon de mai

140

Tu as repris comme on reprise ces quatre vers venus sous ta plume le 26 novembre 2020 :

Le temps qui nous murmure

La mémoire et l’oubli

L’amour des fatrasies

Et la sérénité

JE SUIS NÉ PARTOUT OÙ J’AI COMPOSÉ DES POÈMES

JE SUIS NÉ PARTOUT OÙ J’AI COMPOSÉ DES POÈMES

Poète est le travail de toute une vie.
On s’y attelle avec le rythme, les cadences,
les histoires réglées sur du papier musique
ou qui tombent à l’eau par incapacité.

Les poèmes apparaissent sur la scène d’un théâtre,
sur un bout de papier vite envolé,
et quand ils sont lus par un plus grand nombre,
ou c’est naturellement,
ou bien c’est dans le conflit des interprétations.

Les poèmes font les poètes,
comme l’ouvrage, l’ouvrier.

Ils s’écrivent sous l’empire de la colère,
de l’alcool, de la poudre d’escampette.
Ils s’écrivent à jeun, dans la blancheur des nuits,
les musiques douces, les sirènes de New York,

dans le flux et le reflux des mers, des fêtes et des deuils.

Ce poème qui n’en est pas un,
fut initié ce jour premier juin,
à midi, dans mon hamac…
mais pour tout dire,
car je ne manque pas de mots,
c'est aussi comme toujours,
un poème composé
dans le village de La Bastide de Besplas,
en Ariège,
où je suis né,
un 24 mars 1945,
à la faculté des Lettres de Toulouse,
que j'ai brièvement fréquentée
à l’école normale d’Auch,
années de formation,
à Arreau,
premier poste de P.E.G.C.

et dans les villages des environs
où année après année, je créchais :
à Cazaux Débat un village perché sur la Neste du Louron,

au moulin de Jézeau, à Ancizan-Babel,
c’était le nom du collectif de poètes qui se réunissaient
autour des gigots d’agneau qui cuisaient à la ficelle
devant la haute cheminée de briques rouges,


Et aussi j'en écrivis ou j'en conçus
durant mes années de coopération
dans la tour Olimpo à Caracas,
et assis sur une tortue morocoy
devant une case collective d’indiens panaré,

dans un hôtel de la Havane
et à Jibacoa, une petite crique cubaine,

Puis revenu en France mère des arts, des armes et des lois,
à La Bugade d’Avignon pendant les ateliers d’écriture
que nous inventions l’été 1980,
avec le Groupe Français d’Education Nouvelle,
à New York, en 1976 dans les clubs de jazz du Village,
puis en 2008, chez ma fille à Astoria,
à Barcelone sur les Ramblas et dans le restaurant des Caracoles,
en Andalousie, à Cuevas de Almanzora, à Pallos, à Moguer,
au Prado de Madrid,

dans les musées de Washington,
au Moma devant un tableau de Joë Bousquet peint par Dubuffet
Traduit du Silence,


Au Met, chez Guggenheim,
devant le Parthénon un matin où j’avais couru
pour rester royalement 5 minutes
entouré des seuls chats squattant le temple,

à Berlin pendant 2 concerts à la Philharmonie,
à Paris rue de Suez et dans tous les bistrots du Marais
ou du Quartier latin.


Et j’en oublie, j’en oublie, j’en oublie.

Et maintenant, je ne bouge plus.
Tous mes poèmes proviennent d’un même lieu
qu’il me faut sans cesse transfigurer,
imaginer ailleurs,
si je ne veux les laisser un à un,
mourir et m’enterrer.


Martigues 1 juin 2020
Revisité ce 1 juin 2026
Dorio 1 juin 2026

Encre de chine sur toile 75 x 55 cm

HABITER LE MONDE N’EST PAS LA TASSE DE THÉ DE LA DIALECTIQUE courriels 96

COURRIELS

Ici, l’échange de courriels est imaginaire. Mais non leurs auteurs : le lecteur est invité à chercher leur nom et à apprécier leur ping-pong verbal qui relève de l’entreglose et des anachronismes propres à la prolifique  » bibliothèque de Babel. »

Et, naturellement, si un lecteur inspiré ajoutait un troisième courriel aux deux présents, ce serait, pour l’auteur de cette petite série, gratifiant et inespéré.

96

R.G à R.M.P

Que ce soit dans le roman ou dans le musée, rien ne peut plus faire disparaître cette  expérience dont notre conscience et notre regard sont chargés ; il n’existe pas de chef-d’œuvre qui laisse le monde inchangé.

R.M.P à R.G.

On ne gagne jamais sans perdre en même temps. Pour la première fois il percevait l’incroyable perte qu’avait subie l’humanité en gagnant la capacité de comprendre et de diriger le monde selon les lois de la dialectique. Les hommes avaient édifié des montagnes de savoir scientifique pour régir les phénomènes naturels mais ils avaient renoncé à comprendre ce que veut dire : faire partie du monde. Ils étaient devenus ses ennemis.

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R.G. (21 mai 1914-2 décembre 1980) Usant d’un pseudo il obtint deux fois le prix Goncourt.

R;M.P. (6 septembre 1928-24 avril 2017) L’auteur d’un livre culte : Traité du Zen et de l’entretien des motocyclettes.