DISPARITIONS XVII Philippe Jaccottet

« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros

Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.

Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.

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Le 24 février 2021 jour de sa disparition on pouvait lire sur le journal du soir :

LA MORT DE CHRISTIANE BESSE TRADUCTRICE ET ÉDITRICE

Après une carrière de journaliste et avoir vécu au Proche-Orient, elle entame une nouvelle vie dans l’édition, traduisant James Baldwin, Amitav Ghosh et publiant Joyce Carol Oates, Taslima Nasreen, … Elle est décédée le 14 février, à l’âge de 92 ans.

LAWRENCE FERLINGHETTI POÈTE ET ÉDITEUR DE LA BEAT GENERATION EST MORT

Vénéré à San Francisco, il avait fondé en 1953 la librairie et maison d’édition City Lights, devenue le repaire d’artistes comme Kerouac, Burroughs, Ginsberg. Il est décédé le 22 février, à l’âge de 101 ans.

LA MORT DE L’ÉCRIVAIN JOSEPH PONTUS

Il avait tiré de son travail d’ouvrier dans une usine agroalimentaire de Bretagne « A la ligne », un ouvrage en vers libres et sans ponctuation qui a connu un grand succès en 2019. Il est mort le 24 février, à l’âge de 42 ans.

LE POÈTE ET ÉCRIVAIN PHILIPPE JACCOTTET EST MORT

Né en Suisse mais Drômois depuis les années 1950, l’écrivain, récompensé par le Goncourt de la poésie en 2003 et entré dans « La Pléiade » en 2014, est décédé à l’âge de 95 ans.

LA CRITIQUE LITTÉRAIRE SOURCE D’INSPIRATION DE PHILIPPE JACCOTTET

Le poète et traducteur, mort le 24 février, à l’âge de 95 ans, s’est aussi voué à la critique.

OUBLIEUSE MÉMOIRE 127/131

…l’honnête témoignage de sa mémoire, un amoncellement de choses brisées, pacotilles miroitantes ou éteintes, désassemblées, et que nul ciment ou fil d’or ne relie.

Jean Vilar, Chronique romanesque.

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J’entends des voix venues d’ailleurs.

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Une voix qui prend la forme qui nous reste habituellement invisible, celle du Temps.

129

Une voix qui vient nous visiter la nuit au lit : Ô lit heureux l’unique secrétaire de mon plaisir.

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Une voix sans personne : ce qui reste longtemps longtemps après que les poètes ont disparu.

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Et aussi dans le même ordre d’idée : l’inflexion des voix chères qui se sont tues.

LES ROMANS DE ROMAIN

La cohorte ennemie désignée dès l’enfance par ma mère :

Il y a d’abord Totoche, le dieu de la Bêtise, avec son derrière rouge de singe, sa tête d’intellectuel primaire, son amour éperdu pour les abstractions.

Il y a Merzavka, le dieu des vérités absolues, une espèce de cosaque debout sur des monceaux de cadavres, la cravache à la main, avec son bonnet de fourrure sur l’oeil et son rictus hilare.

Il y a aussi Filoche, le dieu de la petitesse, des préjugés, du mépris, de la haine, en train de crier : « Sale Américain, sale Arabe, sale Juif, sale Russe, sale Chinois, sale Negre« .

La promesse de l’aube

IL N’Y A PAS D’ART DÉSESPÉRÉ courriels 94

COURRIELS

Ici, l’échange de courriels est imaginaire. Mais non leurs auteurs : le lecteur est invité à chercher leur nom et à apprécier leur ping-pong verbal qui relève de l’entreglose et des anachronismes propres à la prolifique  » bibliothèque de Babel. »

Et, naturellement, si un lecteur inspiré ajoutait un troisième courriel aux deux présents, ce serait, pour l’auteur de cette petite série, gratifiant et inespéré.

94

R.G. à A.J.

Ça s’appelle Éducation Européenne. C’est Tadek Chmura qui m’a suggéré ce titre. Il lui donnait évidemment un sens ironique… Éducation européenne, pour lui, ce sont les bombes, les massacres, les otages fusillés, les hommes obligés de vivre dans les trous, comme des bêtes… Mais moi, je relève le défi. On peut me dire tant qu’on voudra que la liberté, la dignité, l’honneur d’être un homme, tout ça, enfin, c’est seulement un conte de nourrice, un conte de fées pour lequel on se fait tuer. La vérité, c’est qu’il y a des moments dans l’histoire, des moments comme celui que nous vivons, où tout ce qui empêche l’homme de désespérer, tout ce qui lui permet de croire et de continuer à vivre, a besoin d’une cachette, d’un refuge. Ce refuge, parfois c’est seulement une chanson, un poème, une musique, un livre. Je voudrais que mon livre soit un de ces refuges, qu’en l’ouvrant, après la guerre, quand tout sera fini, les hommes retrouvent leur bien intact, qu’ils sachent qu’on a pu nous forcer à vivre comme des bêtes, mais qu’on n’a pas pu nous forcer à désespérer. Il n’y a pas d’art désespéré – le désespoir, c’est seulement un manque de talent.

A.J. à R.G.

Voilà le procédé naturel de l’art, pas l’applaudissement, l’admiration, la célébrité d’une merveille bizarre comme l’éléphant au zoo. Mais comme une utile (utilité) spirituelle capable à agiter le spectateur, à l’inspirer. Voilà pourquoi tout art est agitation et non description. (nb.paroles en français d’un danois)

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R.G. (21 mai 1914-2 décembre 1980) Usant d’un pseudo il obtint deux fois le prix Goncourt

A.J.(3 mars 1914-1° mai 1973) Peintre danois un des fondateurs de COBRA.

A.J.