Pour Jo (10 avril 1952-25 mai 2014) In memoriam Oui, si le souvenir, grâce à l’oubli, n’a pu contracter aucun lien, jeter aucun chaînon entre lui et la minute présente, s’il est resté à sa place, à sa date, s’il a gardé ses distances…il nous fait tout à coup respirer un air nouveau, précisément parce que c’est un air qu’on a respiré autrefois, cet air plus pur que les poètes ont vainement essayer de faire régner dans le paradis et qui ne pouvait donner cette sensation profonde de renouvellement que s’il avait été respiré déjà, car les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdus. Marcel Proust Silence on tourne On tourne à vide On tourne l’urne Des bulletins Et des défunts Silence on conte Le chat perché Delphine et Ma Rinette de Marcel Aymé Silence on meurt La mort du cœur Dans les tranchées La mort cancer De ma bien aimée Silence on crie Dans le désert Et dans le vent Mais que fais-tu ? Je suis fétu Silence on jase Et l’on babille Merle moqueur Faute de grives Paroles ivres Dans l’Or du temps 25 mai 2022
DANS LE TEMPS
–dans le temps.
L’Écrivain de La Recherche du Temps perdusuivi de Le Temps retrouvé est hanté par cette formule, après laquelle, il a décidé d’inscrire, le mot FIN.
-dans le Temps.
Les manuscrits (car il y eut plusieurs tentatives pour (par)achever le grand œuvre) montrent plusieurs lignes raturées, reprises, plusieurs essais, avant de mettre en forme cette dernière phrase (maudite dans un sens, jouissive dans l’autre), qui se termine ainsi …comme des géants plongés dans les années à des époques, vécues par eux si distantes, entre lesquelles tant de jours sont venus se placer-dans le Temps. FIN
DANS LE TEMPS
Reprise de flamme
1922-2022
Cent ans (de solitude) après
Dans le Temps avec son grand T Les trois mots qui clôturent Le temps retrouvé
1
Dans le Temps
Enfant sous le grenier Où s’inventaient les fables D’un Temps transfiguré
2
Dans le Temps
Parmi les spectateurs du Festival d’Avignon Montant en foule vers la Cour d’Honneur du palais des papes Pour voir (sous la bonne pluie de juillet 2021) La Cerisaie
3
Dans le Temps
D’un sablier d’artiste Où s’écoule grain à grain un peu de Sahara
4
Dans le Temps
À l’étable de mon père Noël Dorio Où naissaient les petits veaux et les velles
5
Dans le Temps
Avec Celle qui à mes côtés a étéet qui disparaissant m’a laissé mystérieusement son viatique pour l’éternité JANKÉLÉVITCH
6
Dans le Temps
De Paul Cézanne peignant sur le motif Ses arbres hiératiques Qui peuplent le petit bois En surplomb de ma bastide sise au Domaine du Grand pin
7
Dans le Temps
Sans montre au poignet Sans horloge Cherchant ma voie Au hasard des rencontres Dans l’instant
8
Dans le Temps
D’une écriture de puce Où à sauts et à gambades Je parle au papier MONTAIGNE
9
Dans le Temps
D’une musique répétitive Où il ne faut pas manquer Ses mesures de variations
10
Dans le Temps
De l’Inconscient Cousu de fil blanc
11
Dans le Temps
Qui n’existe pas Selon le cours dicté par Norbert Élias Alors qu’il entrait dans le royaume des Non-Voyants
12
Dans le Temps
De Natashquan Où le temps s’arrête Gilles VIGNEAULT
13
Dans le Temps
D’un temps si peu chronologique Interférant tant d’anachronismes Dans la suite des jours MARCEL PROUST
LA VOIX DE L’ORDI
Depuis quelque temps je soumets mes légers écrits à la voix artificielle qui sort de l’Ordi. Eh ! ma foi, elle s’en sort plutôt pas mal. Elle trébuche, bien sûr, ou se noie, dans mes textes toujours pas très catholiques. Mais dans l’ensemble -disons- j’apprécie son allant, son souffle, ses inflexions, et sa manière, toute féminine, de me réinventer. Martigues 23 mai 2022
ET DE LETTRES POINT
Quant au livre intérieur de signes inconnus Pour la lecture desquels Personne ne pouvait m’aider Marcel Proust Le nom ne sort pas Il n’est même pas Sur le bout de ma langue Il est muet -Essaie l’adjectif, Me dit une voix Sortie d’un vague sommeil Le nom, l’adjectif, Et pourquoi pas le verbe… Ça rassurerait la part prosaïque de mon être Mais s’ensuit un silence Et de lettres point
QUELLE MAGNIFIQUE SOIRÉE
Il avait dit, je préfère ne pas, commençant ainsi sa résistance par anticipation.
Antonio Tabucchi (Tristano muore)
Il y a un an que je n’ai pas vu le monde, me balançant, depuis mon hamac. Pour la date, vous n’êtes pas obligé de me croire, mais pour la pièce tissée (et bariolée) que j’ai ramené du Venezuela (petite Venise), oui. Après l’avoir arrimé ici et là, le hamac (el chinchorro l’appellent les paysans du llano), a, depuis un bon lustre, trouvé sa place définitive, entre l’amandier (au sud) et l’abricotier (dans l’axe de l’étoile polaire).
Alors voilà, de mai 2021 à mai 2022, « il s’en est passé des choses », comme aurait pu dire la Françoise de la Recherche, mais l’essentiel, c’est qu’une année après, j’ai le plaisir de réamorcer cette « écriture de hamac » que je poursuis depuis de nombreuses années (cinq lustres, pour le coup, cette fois). C’est réglé comme du papier à musique, un livre m’accompagne et, moitié le lisant, moitié regardant ce qui m’entoure (les martinets, ce soir, le panache des avions qui tracent vers l’Afrique, les feuillages et troncs de mes arbres…) j’arrive aussi, à faire de brèves bouffées d’écriture sur les pages blanches ou dans les marges du livre qui m’accompagne. Pour ce recommencement il s’agit de Tristano muore (« Tristan meurt » a choisi comme titre le traducteur). Che magnifica serata sembra proprio preparata da una fata delicata (« quelle magnifique soirée qui semble avoir été préparée par une fée délicate ») : c’est le début du livre, mais ce n’est pas de son auteur, il s’agit des paroles d’une chanson populaire des années d’avant-guerre, (celle de l’an quarante). Voilà, cette année tout (re)commence par une chanson.