Passe une jeune fille complètement nue Blaise Cendrars Passe le dormeur du val Tête nue Sous la nue Passe Léonor ou Barbara Une paire de dormeuses (boucles d’oreilles pour la nuit) Or jaune 18 carats Passe Tristan Corbière Poète maudit du je-ne-sais-quoi Mais ne sachant où Passent ses Amours Jaunes Les sourcils salés de poudrain Passe François Villon Dont un pendu a écrit la Ballade Passe tout habillé de blanc Mandrin le fabuleux brigand Passe dans une cabine du Nord-Express Valéry Larbaud alias Barnabooth Il est amoureux de la cantatrice aux yeux violets chantant dans la cabine d’à-côté Passe le bateau ivre de cette poésie Qu’une longue file de lecteurs du dimanche Hale En descendant À contretemps Les fleuves impassibles
ma mère dans ton ventre déjà

ma mère
dans ton ventre déjà
j’inventais des roses
avec des crayons de toutes les couleurs
et des aquarelles
dans lesquelles tu me baignais
ma mère
à l’abri du monde violent
de l’Histoire des années 40
dans ta grotte Chauvet de l’enfance première
j’écoutais les pulsations de ton sang
et les musiques du Grand Récit
GRENADES dont chaque graine est une étoile
O liqueurs de grenades chaudes comme du rhum ! Jean-Claude Renard (1922-2002) Mes grenades cette année Ont poussé comme des lampes Éveillées pour l’enfant Qui souffle ses dix printemps Nous en goûtons le jus Alchimie des divinités Symbole de vie fertile De graines, comme la Joie, profuses Nous en lisons les Charmes Dans des images de Valéry Fronts souverains éclatés de leurs découvertes Ou de Lorca le Grenadin Cada grano es una estrella Mes grenades cette année Que j’honore de ce poème Foisonnant, contourné
POUR OUBLIER MA MORT J’ÉCRIS DES IAMBES aux antiques bienfaits
Au pied de l’échafaud j’essaie encor ma lyre André Chénier Né en 1762 guillotiné le 7 thermidor an II 25 juillet 1794 Pour oublier son sort le condamné Chénier Comme un dernier rayon écrit des vers iambiques Les vers d’un condamné qui tourne dans sa cellule Voué aux antiques bienfaits de ce rythme alternant Les alexandrins et les octosyllabes Il ne veut pas passer ces derniers instants à trembler En attendant le messager de la mort Venu délivrer l’affreux message ordonné Par le « Tribunal criminel extraordinaire » (sic) Historiens qui revisitez la Révolution N’oubliez pas Chénier ! * Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyre Anime la fin d'un beau jour, Au pied de l'échafaud j'essaye encor ma lyre. Peut-être est-ce bientôt mon tour ; Peut-être avant que l'heure en cercle promenée Ait posé sur l'émail brillant, Dans les soixante pas où sa route est bornée, Son pied sonore et vigilant, Le sommeil du tombeau pressera ma paupière ! Avant que de ses deux moitiés Ce vers que je commence ait atteint la dernière, Peut-être en ces murs effrayés Le messager de mort, noir recruteur des ombres, Escorté d'infâmes soldats, Remplira de mon nom ces longs corridors sombres. ............................................... André Chénier
LE TEMPS D’UNE ÉCRITURE SUR L’ESPACE PALIMPSESTE


Le miracle des mots en ordre dans ma tête Louis Brauquier (1900 1976) Nul miracle de mots en ordre dans ma tête Pour libérer l’espace et déclencher le temps Espace avec le temps multiplie ses facettes De la barre d’espace au blanc entre deux mots Des espèces d’espaces mises en scène par Perec Jusques au Corps une manière de l’étendue précise n’existant qu’en acte du philosophe Benedict de Spinoza Le temps d’une écriture sur l’espace palimpseste Un cercle tracé au fil des heures de la Recherche Tenant ensemble par le pouvoir des mots l’ordre des années et des mondes Après tout ce babil de mots en désordre dans ma tête Je me suis éveillé sur une plage humide Le vieil océan aux vagues de cristal Cher au comte de Lautréamont S’était retiré vers ses lointains horizons J’avais dès lors tout loisir de songer sur ma p(l)age nue Aux mots d’une vie autre, Ceux qui nous tiennent en éveil, et qui nous émoustillent…