LIRE AU LIT

lire au lit l’ironie pont aux ânes des grands enfants aux cheveux blancs
lire au lit les yeux fermés ce je ne sais quoi et ce presque rien 1
lire au lit de la fiction de la friction de l’affliction des pauvres Jésus pleins de givre sous leurs haillons 2
lire au lit lirola tirouit de l’alouette et vrilles du rossignol amoureux
lire au lit cette ligne paradoxale que quelqu’un écrivit avant toi
lire au lit un passage à haute voix pour celle qui à tes côtés lit aussi
lire au lit des aveux des avis des avertissements des points sur les i
lire au lit des poètes baroques – ils le sont tous non ? – les perles ignorées
lire au lit en levant la tête seul sans paroles sans bouger au ralenti
lire au lit un barbare en Asie 3 orné des encres de Zao Wou-Ki
lire au lit des histoires rongées par le remords l’écoulement du temps sur le papier
lire au lit de la philosophie l’inquiétude vitale la quiétude des sages 
lire au lit ses carnets d’une vie somme toute inachevée
lire au lit à sa moitié son dernier livre de chevet
lire au lit de una vez le palimpseste intraduisible de cette polyphonie     

1 Jankélévitch 2 Rimbaud 3 Michaux 

lire au lit 23/09/2021

l

LETTRE D’UNE ÉQUINOXE





Ma chère Jo

Je t’écris sans savoir où tu en es et ce que tu penses.
Je t’ai perdue, souviens-toi, il y a sept ans.
Je t’écris dans notre couche commune que j’ai désertée à de rares exceptions, essentiellement pour aller chez notre fille cadette à Paris puis à New York.
Je t’écris sans trop savoir moi aussi où j’en suis et ce que je pense.
Cependant, tu t’en doutes, je n’ai pas abandonné, j’ai continué mes instants créatifs à sauts et à gambades.
Tu sais pour l’avoir intimement observé combien j’aime laisser toujours une place pour l’inattendu, le coup de raccroc, dixit Tristan Corbière, la chaise en grain de paille de Vincent qui espérait y asseoir la Beauté…
Je t’écris, hasard objectif du calendrier, en cette nuit qui commence l’équinoxe d’automne 2021, ce 22 septembre où, chante Brassens, au diable vous partîtes…

AUTOMNE NICHÉ SUR UNE FEUILLE DE PAPIER





À livre ouvert mais sans trop de pouvoir sur ses lignes qui se déroulent et s’échappent comme des serpents

À livre ouvert faisant crisser les mots gros-gras-grand-grain-d’orge qui nous remettent en tête nos années-théâtre

À livre ouvert tournant dans cette nuit d’équinoxe de l’automne les pages à l’envers lecture improvisée pour oiseaux migrateurs 

À livre ouvert pages arrachées et qui s’envolent capricieuses offertes à notre humaine condition qui en ces temps crépusculaires aiment plus que jamais partager l'esprit des couleurs des lumières et des sons 

Toute la part fragile de l’enfance de l’art posée sur cette feuille qui fit assaut de mémoire  

BERGERONNETTES ET BOUSTROPHÉDONS

La poésie n’est pas la vérité : elle est résurrection des présences, histoire transfigurée en vérité du temps sans date.
Yvon Belaval (1908-1988)

Dans ma rue
entre le sept et le onze
une bergeronnette
fait interminablement
son numéro

Elle suit la charrue
de mon père
qui tranche la terre
de Boulbène
comme du bon pain

Elle est jaune
mon amour
et tu le sais
il n’y a que moi
qui voit la petite fée
suivre le sillon
et se retourner

Exactement
Comme ces vers
Que l’on appelle
Boustrophédons
Exactement
Comme ce chant perdu
Du bouvier
Qui plante dans mon cœur
Son aiguillon




nb Roland Barthes m’autorise à appeler les éléments rapportés dans ce ce poème des "biographèmes »



L’ÉTHIQUE D’UN POÈME

Os antiguos invocavam as Musas
Nós invocamo-nos a nós mesmos.

Alvaro de Campos alias Fernando Pessoa

Les Anciens invoquaient les Muses
Nous, c’est nous-mêmes que nous invoquons.


de la vie de la mort
de l’esprit et du corps
naissance d’un poème

de Rimbaud ma Bohème
un pied près de mon cœur

de Baudelaire aimer à loisir
au pays qui n’existe que sur la page
de l’Invitation au voyage

Aimer et mourir 
Subsumer notre mort
Dans la maison où souffle
L’Éthique d’un poème :

les mots pour le dire
le sujet et ses hétéronymes
le monde qui s’imagine