-Vous savez ma chère Céleste il est arrivé une grande chose cette nuit… -Monsieur je ne sais pas ce que cela peut être -Eh bien je vais vous le dire J’ai mis le mot FIN Maintenant je peux mourir Céleste Albaret Monsieur Proust J’ai encore essayé cette nuit, non sans mal, de compléter mes alphabets J’ai encore essayé comme de coutume en lisant, en écrivant, en suspendant de longues minutes ces deux activités J’ai mis à mal le sommeil et son arc-en-ciel Ma griffe a labouré les codes et les cadres Comme le font contre les écrivains du dimanche Les poètes du lundi matin Et puis dans la fumée sans feu J’ai écrit le mot FIN
AI-JE DE LA CHANCE ?
Il est si vulnérable qu’il prendra l’habitude de la solitude comme le seul moyen de protection, la seule arme. Jean Cayrol (Pour un romanesque lazaréen) 1949 J’ai de la chance Ma solitude réelle, contextuelle, Me donne accès à de grandes plages de lectures Mêlées à mon écriture incertaine, mais nécessaire, J’ai de la chance De pouvoir écouter les podcasts Des radios du Service Public, Dopé par l’inflexion des chères voix qui se sont tues, Et par celles (rares et précieuses) qui continuent J’ai de la chance De disposer à ma guise de concerts et de films, De paysages fleuves, faune et flore, Qui s’affichent sur mon écran (Hier une chanteuse brassait divinement l’air du lamento de la ninfa) Ou bien c’est du djèzz Comme le prononçait Amstrong (Louis) Chanté par Nougaro (Claude) J’ai de la chance De ne pas mourir complètement idiot Que je l’écrive blanc sur noir Ou bien noir sur blanc Tengo suerte La chance de ceux qui font de leur sort Joyeux hasard d’une secrète nécessité
ÉCRIRE COMME POUR NE PAS ÉCRIRE SUR LA MORT D’UNE AMIE
Ce n'est pas de mourir que nous mourrons. Andrée Chedid
Tu as fait tout un livre sur Oui que tu m’as généreusement dédicacé Pour ta mémoire J’évoque ton nom « Écrire pour ne pas mourir » Chantait Anne Sylvestre Écrire je t’aime sur le pain le levain le sexe disais-tu Écrire sur tous les noms de nos vies blanches Quand elles ont rejoint le paradis des Trépassés Qui ne vibrent désormais plus Que sur les lèvres des vivants Balbutiant sous la cendre Et coulant le miel de nos « Feuillets d’Hypnos » Tu as dit Oui Juste une pierre noire Sur une pierre blanche Ajoutait Cesar Vallejo Un soir qu’il se souvenait Qu’il mourrait à Paris « con aguacero » Un jour d’orage Une nuit où le signe paraît sur une ligne rouge sang vie, vie sang mêlés… vie mêlée à la mer dans l’amer de la mort et le goût jusqu’à la ligne dernière de l’Éternité titre : Jeanine Baude était une « connaissance » mais pas « une amie » ; le titre est à prendre dans son sens général. italiques Jeanine Baude Oui (la rumeur libre 2017) et Juste une pierre noire ( Bruno Doucey 2010)
UN REMÈDE AU SPLEEN
Quand le ciel est trop lourd La peine trop profonde Quand le fumier déversé par les news Emplit de puanteur les écrans et les ondes Parmi les chacals, les panthères, les lyces, Dans la ménagerie infâme de leurs vices 1 À l’écart Je fais silence et j’oublie mon blues Je marche dans les bois Je longe la plage où l’hiver Nul ne bronze Et plus tard Le cœur apaisé Je relis les yeux fermés Les poèmes sans âge Lyriques et anti-lyriques Connus et inconnus Avec ou sans virgules Je relis des yeux, de la voix, Les fleurs du mal, la chanson du mal-aimé, J’embarque dans le bateau livre La barque pleine à ras bord de mes livres dédicacés Par celles et ceux qui font encor marcher de nos jours La machine poétique Et l’émotion créée Par l’espèce fabulatrice 2 Quand le ciel est trop lourd Mon esprit se déleste Flotte et chavire Dans les mémoires vives Ô mes navires ! 1 Baudelaire 2 Nancy Huston
NUIT ET BROUILLARD
Images imaginons Encore et toujours Nuit et brouillard Revisités Qui de nous veille de cet étrange observatoire, Pour nous avertir de la venue des nouveaux bourreaux ? 1 Image imaginons L’émotion du réalisateur Alain Resnais Les pieds dans les derniers ossements (dix ans après) Du camp d’Auschwitz-Birkenau La voix du narrateur Michel Bouquet Qui ne voulut pas que son nom apparaisse au générique Par respect pour les millions de morts Hantant le paysage des Camps Images imaginons La bête immonde antisémite Qui erre encore aujourd’hui La gueule pleine du sang des victimes Images imaginons Écrire c’est rester sur le qui-vive À chaque jour suffit sa nuit J’avais l’histoire à raconter vivant Raconte-moi veux-tu si je suis (toujours dans) ton histoire 1 1 Jean Cayrol (qui fut déporté) auteur du texte du film Nuit et brouillard 1956