DISPARITIONS XV

DISPARITIONS

« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros

Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.

Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.

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Je parle de pierres qui ont toujours couché dehors  

Je parle de pierres qui ont toujours couché dehors ou qui dorment dans leur gîte et la nuit des filons.

Elles n’intéressent ni l’archéologue ni l’artiste ni le diamantaire.

Personne n’en fit des palais, des statues, des bijoux ; ou des digues, des remparts, des tombeaux.

Elles ne sont ni utiles ni renommées.

Leurs facettes ne brillent sur aucun anneau, sur aucun diadème.

Elle ne publient pas, gravées en caractères ineffables, des listes de victoires, des lois d’Empire.

Ni bornes ni stèles, pourtant exposées aux intempéries, mais sans honneur ni révérence, elles n’attestent qu’elles.

Roger Caillois



UN POÈME

Ce poème 
n’a aucune réalité
il est à son
degré zéro

(ce ne sera même pas
si ça se trouve
un poème)

Mais j’aurai à nouveau fait l’essai
De relier ce qui est séparé :
les cloches qui sonnent sans raison
l’oiseau qui ce matin chante Messiaen
et les mots automatiques
qui sortent de ma plume :
essaim
éclaircie
illuminations
miroir
monde
hypnographies

Tout ce qui évolue
dans l’invisible

Et fera l’objet
sur ma page prochaine

D’une version autre
Meilleure…
ou pire

une page d’hypnographies

(calligraphies rêvées)

11/04/2026

POUR MÉMOIRE 61/65

Oublier le temps

61

Je me souviens de temps en temps qu’il faudrait que je relise quelques histoires de La vie mode d’emploi.

Une lecture plus attentive de ces vies imaginaires permettrait sans doute d’en détecter les clés…G.P.

62

Je me souviens de mon petit vélo rouge d’enfant que je rangeais la nuit dans l’étable à côté de la maie des cochons (toute la différence avec « le petit vélo à guidon chromé au fond de la cour » de Georges Perec)

63

Je me souviens de ma première bagnole, une deuch bleue associée aux gauloises bleues que nous fumions comme des perdus

64

Je me souviens aussi de la Terre est bleue comme une orange, mais la suite que je relis ce soir, ne me donne plus à chanter

65

Je me souviens de Si sta facendo sempre più tarde (Il se fait tard, de plus en plus tard) « Entre temps la vie s’est écoulée, on ne peut plus la rattraper » me confie Antonio Tabucchi

MAI 68 ce commencement qui n’en finit pas

26/68

LES DIMANCHES DE MAI 68

En Mai chaque jour fut un dimanche

Rires fraternels galettes de rois

Nos reines étaient endimanchées

Leur jupe à ras l’bonbon

Flower Power contre baïonnette au canon

Ce fut la vie jouissive d’une épiphanie

Dont les cendres pour les derniers fervents

Ne s’éteindront qu’à leur disparition

DEUX PEINTRES ET LEURS TOILES courriels 83

COURRIELS

Ici, l’échange de courriels est imaginaire. Mais non leurs auteurs : le lecteur est invité à chercher leur nom et à apprécier leur ping-pong verbal qui relève de l’entreglose et des anachronismes propres à la prolifique  » bibliothèque de Babel. »

Et, naturellement, si un lecteur inspiré ajoutait un troisième courriel aux deux présents, ce serait, pour l’auteur de cette petite série, gratifiant et inespéré.

83

J.B. à G.S.

En vérité nous avons l’impression de construire la toile, de la « créer », alors que c’est elle qui nous construit et qui nous crée.

Si nous y mettons tant d’acharnement et d’amour, est-ce parce que c’est notre image qu’à longueur de vie nous nous efforçons de discerner dans l’eau mouvante du tableau ?

G.S à  J.B.

Le réel c’est ce que je n’avais pas vu avant et qui brusquement apparaît sous le pinceau ou le crayon. Le réel est pour moi la révélation, une forme, un signe que je ne connaissais pas. Recommencer éternellement la même toile, s’imiter soi-même c’est déjà la mort. Le réel c’est la toile que je ferai demain.

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J.B. (21 décembre 1904-4 mars 2001)

G.S. 11 février 1909-5 mai 1984)

J.B. Lune et oiseau de nuit 1947 130×97 cm

G.S. Arlequin 1948 73×50 cm