DISPARITIONS XV ROGER CAILLOIS

DISPARITIONS

« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros

AVANT LIRE

Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.

Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.


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Le jour de sa disparition, le 21 décembre 1978, on pouvait lire sur le journal du soir :

ROGER MUNIER, PHILOSOPHE ET POÈTE DE L’ÉVEIL

À la question :  » Êtes-vous ce que vous faites ? « , Roger Munier répond dans son dernier ouvrage, le Contour, l’Éclat.  » Pas de façon constante – qui pourrait y prétendre ? Mais au sommet, sans doute. Et le sommet est de l’ordre de l’instant qui exhausse et valide le reste du temps. « 

UN CRISTAL DANS LA NUIT

Roger Caillois, de l’Académie française, est mort le 21 décembre à Paris des suites d’une hémorragie cérébrale. Il était âgé de soixante-cinq ans. Normalien, agrégé de grammaire, sociologue, haut fonctionnaire de l’UNESCO, essayiste encyclopédique, il a publié une trentaine d’ouvrages allant de la littérature sud-américaine, qu’il a introduite en France, à la sociologie du sacré, l’art poétique et la contemplation des pierres, sa passion. Mieux connue à l’étranger qu’en France, son œuvre constitue une tentative exceptionnelle de la pensée moderne pour rapprocher et percer les mystères de l’univers, sans renier l’héritage de la raison ni l’art du langage clair.

MA VIE À MOI

Ma vie à moi

À toi à tu

Ma vie parlée

Et ma vie tue

.

Ma vie sans moi

Ah! Quel beau titre

Ma vie dans une figue

Une  noix

Une figure de style

.

Ma vie de passager

D’une poésie clandestine

Ma vie devant soi

Selon Ajar

Pseudo Gary

.

Ma vie de bâtons

Et de lettres

Reposant

Au père Lachaise

.

Ma vie et toi

Ma conscience

Ma vie latente

Dans mon subconscient

.

Ma vie s’en va

De vieilles lunes

En soleils noirs

De rimes croisant

Des contre rimes

Ma vie s’en va

Sans pairs

Ni hoirs

LA POÉSIE MÈNE-T-ELLE QUELQUE PART ?

ART DE NOUS RENDRE HEUREUX par l’écriture de textes faits à la main avec des mots puisés dans les mots de livres épuisés Au bout d’une vie d’exercice de la poésie, ma conviction la mieux ancrée est que celle-ci, la poésie, ne va nulle part. 

De là qu’elle ne serve à rien, il n’y a qu’un pas, que nous ne franchirons pas. Pas plus que nous ne demanderons Pitié pour nous qui combattons aux frontières de l’illimité et de l’avenir 2  

Art de nous rendre heureux par la lecture d’infinis traducteurs qui remettent sans cette notre Odyssée sur le métier : Muse, dis-moi le héros aux mille expédients, qui tant erra, quand sa ruse eut fait mettre à sac l’acropole sacrée de Troade  

C’est l’homme aux mille tours, Muse, qu’il me faut dire, celui qui tant erra quand, de Troade, il eut pillé la ville sainte 4    

O Muse, conte-moi, l’aventure de l’Inventif celui qui pilla Troie, qui pendant des années erra 5  

Chante par ma voix, Ô Muse, l’Homme aux nombreuses ruses qui tant et tant fut chahuté, après (que l’une d’elle eût permis) la mise à sac de la fortification inexpugnable de Troie 6  

Et pour ce qui est de la notion de « traducteur », après avoir « listé » une somme d’impressions venues des choses et des êtres qui dans la réalité l’ont entouré, (soit  l’ombre d’un nuage qui nous enveloppe en passant sur le pont de la Vivonne, une phrase admirable de Bergotte, l’écrivain, une remarque à mi-voix faite par le narrateur chez les Guermantes, un peu grisé par leurs vins), l’auteur-phénix de la littérature française conclut ainsi sa phrase : 

Je m’apercevais que, pour exprimer ces impressions, pour écrire ce livre essentiel, le seul livre vrai, un grand écrivain, n’a pas, dans le sens courant, à l’inventer puisqu’il existe déjà en chacun de nous, mais à le traduire. Le devoir et la tâche d’un écrivain sont ceux d’un traducteur. 7

  Art de nous rendre  aptes à nous dessaisir de la magie du verbe qui faisait mousser les images surréalistes, voilà que notre  Bergère Ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin 8

qui anticipait le Manifeste, se transforme dans le sonnet d’un mathématicien en Une amoureuse à la grande poste du Louvre (qui) Pousse fébrilement sa lettre dans la boîte…Un jeune homme aux cheveux de pohètes L’attend sur le trottoir mangeant des cacahuètes 

Art de nous rendre sensible au fait que même si nous constatons la désertion par « les masses » du fait poétique (excepté dans le domaine de « la bonne chanson française ») la messe n’est pas dite : 

Qu’un oiseau rouge dans l’aube Entre et se repose Un instant parmi les livres  Vaut la peine de vivre 10

1 Salah Stétié 2 Apollinaire 3 Médéric Dufour et Jeanne Raison 4 Victor Bérard Jean Bérard Robert Flacelière 5 Philippe Jaccottet 6 Jean-Claude Angélini 7 Marcel Proust 8 Guillaume Apollinaire 9 Jacques Roubaud 10 Claude-Henri Rocquet

POUR MÉMOIRE 56/60

POUR OUBLIER LE TEMPS

56

Non, moi non plus, je me souviens pas du nom du bal perdu, ce dont je me souviens en revanche, ce sont les bals de l’été des fêtes de villages, les balloches.

57

Je me souviens du Hasard et de la Nécessité et du visage de Jacques Monod, qui passait, en noir et blanc, sur l’unique chaîne de télévision.

58

Je me souviens de l’enfant Goajiro qui grimpait au cocotier nous chercher une noix de coco et que l’on surnommait Mono (Petit Singe rieur et malin)

59

Je me souviens de Guernica que l’ai vu en 1974 au Moma de New York, pas loin d’une des Nymphéas dont la dimension 1×2 m, me faisait faire des allers-retours.

60

Je me souviens aussi d’un tout petit tableau de Dubuffet que personne ne regardait représentant Joe Bousquet, cloué au lit, lisant un livre dont se détachait le titre choc : Traduit du silence.

Je suis dans un conte que mes semblables prennent pour la vie. J.B.

QUELQU’UN PARLE DANS LA NUIT

Quelqu’un parle dans la nuit 
En lisant des poèmes que personne
N’a jamais vus ni par conséquent lus

Des poèmes que l’on sort pour prendre l’air
la nuit venue
Et que l’on donne en pâture
aux fourmis aux nuages à l’oubli

On ne sait qui les écrivit
Divisé mécontent sans espoir
Uni dans la joie en chantant

Quelqu’un qui croit parfois
Qui croit encor Qui croit ainsi
Renouveler le monde

Multipliant les mots de passe
Amont aval remous regrets
Remords râle gazouillis

Quelqu’un qui passe
Quand tous les morts sont partis
Au grand bal des poésies