MACHINA MEMORIALIS





L’art est un labyrinthe infini d’enchaînements.

Lev Tolstoï





Machina memorialis : contre le sentiment d’abandon

devant sa planche d’écriture,

chacun.e à sa manière construit cette machine

qui fabrique des images.





La plupart en font « tout un cinéma »,

prenant le mot au premier degré,

et quelques autres, l’immense minorité*,

continue à les créer…sur du papier.





Cette nuit, en vrac, ce sont

les escaliers à double révolution de Chambord,

la tapisserie de Bayeux avec la broderie figurant la comète de 1066,

un photo de Borges, aveugle, feuilletant avec le plus grand des sérieux

une encyclopédie,

et ce dessin étrange que l’auteur de ce texte fit,

avec une plume trempée dans son encrier Waterman,

le dix février 1981.

*c’est ainsi que Machado désignait les « poètes ».

10/02/2021

sur un de mes cahiers d’écolier

CHURUATA









Cette nuit, la dernière de juin 2020, j’ai lu, après un premier somme, un passage d’Ateliers, écrit par Jean-Claude Carrière. Il raconte comment il passa une nuit dans l’habitation commune d’un groupe d’indiens Yanomami. C’était en 1989.

J’ai fait une expérience similaire, 20 ans auparavant, hébergé dans une communauté d’indiens Panarés, proches d’un affluent de l’Orénoque, le fleuve qui selon Colomb, prenait sa source au Paradis. C’était d’abord un honneur et une preuve de confiance d’être accepté comme étranger, à partager leur nuit. Ils m’avaient attribué une place, où j’avais posé mon hamac, au fond de la churuata, case collective, dressée comme une cathédrale de palmes.

Alors, quand tout le monde eut trouvé sa place, les couples avec les enfants, les vieux et les vieilles, et les plus jeunes, une voix s’est élevée. Une voix qui, même si je ne comprenais pas ce qu’elle disait, racontait à l’évidence une longue histoire, peuplée d’animaux, d’arbres, d’ancêtres, de récits comiques et tragiques, que l’ensemble de la communauté reprenait souvent, interrompait, prolongeant par des bruits, des souffles, des rires, des  éclats de voix stupéfiants.

UN dictionnaire à part moi
texte en cours

LA CERISAIE





pour Jean-Claude Carrière, dont le dernier livre "Ateliers"
a inspiré ces quelques lignes, qu'il ne pourra plus lire,
désormais, hélas, que "les yeux fermés".





C’est comme une brèche, dans le soir d’été, qui naît peu à peu.

Au fur et à mesure, l’ombre s’étend sur le carré de pelouse et les arbres du jardin.

C’est comme une hache qui commence à abattre les arbres de la Cerisaie.

Mais ici la pièce se déroule dans un livre.

Je relis plusieurs fois cette scène poignante entre Lopakhine, le nouveau propriétaire,

et Varia, la gouvernante de la famille en partance, dont peut-être, il pourrait demander la main.

Deux petites pages de phrases, sans grand relief, ponctuées de silences.

Tchekhov a-t-il hésité, imaginé un autre dénouement ?

Après leurs brefs échanges, on appelle Lopakhine qui sort.

Varia assise par terre, la tête posée sur un ballot de vêtements préparés pour le départ,

sanglote sans bruit.

J’entends la voix de miel de Marcel Maréchal,  qui jouait Lopakhine à la Criée de Marseille, en 1993.

Il vient de quitter définitivement la scène de la vie.  Sans retour. Et sans un dernier salut à la salle.

Il me revient, ce soir, de cette écriture qui finit à présent dans le clair-obscur, d’imaginer que cet acteur, exceptionnel en son temps, et que le public oublia, vit toujours.

  • Adieu, maison ! Adieu, vieille vie !
  • Bonjour, vie nouvelle !…

09/07/2020

VARIATIONS SANS THÈME





Mon poème s’est perdu

Qui le retrouvera ?

Poème d’un pendu

Jouant à la roulette

Avec Nerval, Villon.





Mon poème s’est pendu

Qui le ramènera

À la vie, à son souffle,

À son mode d’emploi ?





Je ne sais, ne sais pas.

Mais j’essaie, je persiste :

coups de dés, aléas,

ou jeu de l’harmonie,

Ars combinatoria.





Variations sans thème

Si ce n’est le très vieux

De l’inspiration.





(faites la diérèse s’il vous plaît)

MATIÈRE POÉTIQUE





à Jean-Marie Corbusier

La matière poétique est inépuisable.

Dans les livres, hors les livres, dans nos corps, nos désirs de dire ce qui n’a pas encore été dit.

Tireli, Tire-là, Tire ta langue ma plume, ma pluplum tralala.

Je traverse l’espace de cette page, sur le chemin d’un écolier buissonnier qui s’imagine cueillant des fruits d’or, monter à l’arbre des métaphores, souffler sur les noms latins des plantes, marchant pieds nus dans les nues d’un poème mal fichu.

                Malade de faire ses lignes de second degré, à ne montrer dans aucune école de créativité, sous aucun pré-texte.

                Sauf celui de prétendre que la matière poétique est ce vieil océan que nulle écume des jours n’abolit.

(Une encyclopédie arborescente tâtonnante)
texte en cours