
détail
L’encre noire comme le sang
Le sang bleu comme la Terre
La terre blanche comme la glaise
Zébrée de paroles figurées
Sur la toile et le firmament
Sur la page vierge où flambent
Les images de nos cinq sens
Figures noires nous regardant
Jean Jacques Dorio Un poème inédit par jour

L’encre noire comme le sang
Le sang bleu comme la Terre
La terre blanche comme la glaise
Zébrée de paroles figurées
Sur la toile et le firmament
Sur la page vierge où flambent
Les images de nos cinq sens
Figures noires nous regardant
Sans emphase À ceux qui me lisent avec bienveillance
Michel Butor
J’ai perdu le compte des contes avortés J’ai perdu la llorosa vida – la vie en pleurs – J’ai perdu Amadis et Don Quijote le chevalier à la triste figure Ce petit temps humain passé à écrire sur ces lignes et pages d’écolier Ce petit temps humain qui fait écho aux chansons de l’enfance et du destin Ce petit temps humain pour rire à deux pour le roi de la nuit et trois éléphants rouges Ce petit temps humain qui se décline à l’instant sous la lampe de nuit et les voix de l’Atlas Ce petit temps humain qui fait et défait une vie que l’on voudrait sans fin Les jours abandonnent leur peau comme des serpents Los días abandonan su piel como las culebras* C’est une chanson qui tourne comme la roue de fortune du tío vivo ce manège qui nous emporte jour après jour Mais les enfants sont là qui mangent la lune comme si c’était une cerise Si les fleurs n’étaient que belles sous nos yeux, elles séduiraient encore; mais quelquefois leur parfum entraîne, comme une heureuse condition de l’existence, comme un appel subit, un retour à la vie plus intime.**
*Lorca **Senancour
( une suite au post du 17 avril)
Je me souviens des mémoires d’un amnésique un court-circuit stylistique
Je me souviens de chansons licencieuses mettant en relief l’action de certains moines, curés et autres pervers polymorphes de la gent pas très catholique, dont Brassens fit quelques lestes couplets
Je me souviens de mon petit vélo rouge avec lequel je faisais le tour du village
Je me souviens de quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour
Je me souviens de Marinette à qui Brassens, encore lui, voulut offrir pour ses étrennes un p’tit vélo ma mère
Je me souviens du petit conservatoire de Mireille qui était aussi le prénom de notre voisine provençale et celui de la mouche de la chanson de Dick Annegarn zouzouzouzouzoum
Je me souviens de mon pote le gitan et de mon pote Juan
Je me souviens du comment vas-tu y’au de poêle du ça va t’y ou ça va t’y pas et du scaferlati
Je me souviens des canuts c’est nous les canuts nous vivons tout nus de Camus Albert et du jeu à la rémoise d’Albert Batteux
Je me souviens que quand les hommes vivront d’amour nous nous serons morts mon frère
Je me souviens du diplodocus du cigare diplomate et du dis quand reviendras-tu
Je me souviens de nous marchant main dans la main dans les rues de La Havane déambulant autour du Parthénon sous les voûtes de la Sixtine autour de l’homme de Giacometti à la fondation Maeght mais pas devant les nymphéas du Moma
Je me souviens que l’on m’a téléphoné hier de Bordeaux de New York de Marseille mais pas de Bayeux
Je me souviens de ma deux chevaux la deuch auto fétiche et les autres bien plus performantes je les relègue au second plan
Je me souviens de ton père n’est pas vitrier ça t’en bouche un coin en voiture Simone mais je n’ai jamais su de quelle Simone il s’agissait
Je me souviens de sur la route le bouquin que Kerouac écrivit sur un rouleau de 36 mètres 50 cm de long de sur la route pa-ram-pam-pam-pam sur laquelle Nana Mouskouri faisait défiler son petit tambour
Je me souviens de elle est sourde comme un pot tu n’as eu pas de pot c’est dans les vieux pots qu’on fait les bonnes soupes de qui paiera les pots cassés et du coureur cycliste Jean Apôtre dit Apo Lazaridès
Je me souviens (suite au prochain numéro)

« LE JARDIN RESTE OUVERT POUR CEUX QUI L’ONT AIMÉ »
Dans ses cauchemars préférés, un oxymore borgésien, il perd le contrôle de sa voiture, tête à queue, longue dérive près d’un précipice ou en surplomb d’une voie ferrée, tout ce qui dérobe dans sa conduite automobile.
Ou bien, il perd le contrôle d’une de ses classes au collège, soit qu’il ne sait plus bien le cours qu’il devait donner et dans quelle classe, soit qu’un élève le défiant, le chahut s’installe, comme on le voit à la chambre de nos députés, soit, plus rare mais tout aussi cauchemardesque, qu’il parle d’abondance mais ne comprend pas ce qu’il dit.
Ou bien, cauchemar préféré récurrent, il a perdu ses clés et ne peut entrer dans sa maison, il a égaré son petit sac dans un magasin, une librairie ou en l’oubliant sur la plage où il a l’habitude de faire de longues balades, mais aussi de s’asseoir longuement à l’abri d’un rocher en rêvant, il n’a plus sur lui ses papiers d’identité, ses cartes de paiement, bref tout le tremblement.
Des pertes, des pertes, des pertes.
Ou bien il s’agit de parcours erratiques, dans une ville qu’il ne reconnaît pas, assis sur le banc d’une place envahie par des chars ou bousculé au milieu d’un carnaval, qui au lieu de faire tourner joyeusement les têtes, les fait tomber dans la sciure.
Cette nuit cependant, ce fut tout autre chose. C’est ce qui d’ailleurs a provoqué ce texte improvisé qu’il a voulu bien confier au narrateur le plus fidèle de ses pensées, le dictaphone. Il avait gagné racontait-il, un concours littéraire, plus précisément de poésie, mais « par quelque méprise », puisqu’il n’y avait pas participé. Il avait, entre parenthèse, horreur de la chose. Mais bon, tant bien que mal, on l’avait hissé sur la scène où devant un micro balladeur (sic), il devait dire au mieux son poème (déclamer non, on n’était plus tout de même à l’époque où Apollinaire gravait dans la cire sous le po-ont mirabo-o cou-oule la saine). Mais sur scène, justement, ce fut soudain la pénombre, et bientôt l’obscure clarté. La petite feuille sur laquelle il avait recopié à la main, pour faire plus vrai, son essai, perdait ses traces et redevenait cette page blanche maudite des créateurs en panne d’inspiration.
C’est alors que le cauchemar préféré se transformait en rêve éveillé. Une main lumineuse écrivait pour lui, mot à mot, ligne à ligne, cette phrase magique qu’il dit, d’abord dans un murmure, balbuciendo, puis répéta de plus en plus vite, de plus en plus distinctement, avec forces variations, et qui mourut à la fin dans un chuchotement : le jardin reste ouvert pour ceux qui l’ont aimé…
la phrase est le dernier vers de Vainement un poème de Jacques Prévert.
J’ai vu Prévert fumer son petit ninas et Ferré ses celtiques
Moi qui ne suis rien j’ai fumé le havane – Monte Cristo n°3 – et la pipe de bruyère en fleur
J’ai vu les paysans de mon village faire une pause dans les champs et ouvrir religieusement
leur blague à tabac sortir le papier Job pour y rouler leur scaferlati –appelé aussi « gros cul »
J’ai vu une copine actrice de 68 fumer comme un pompier ses gauloises vertes de peur –
de peur de se sentir vide sans richesse intérieure
J’ai vu l’amérindien polir la feuille de tabac sur sa cuisse puis la couper à la machette et en faire une petite boule à conserver entre ses dents – quand il crachait c’était tout noir comme le soleil de Nerval
La pipe de Guillaume Apollinaire était d’écume – de ces pipes qu’on fume en levant son front chantait Brassens l’homme aux multiples bouffardes posées sur leur râtelier
J’ai sous les yeux l’image de la plus célèbre pipe de l’histoire de la peinture et pourtant ceci n’est pas une pipe écrivit au-dessous d’une écriture impeccable René Magritte
Mon écrit peut maintenant comme l’âme qui s’échappe des défunts finir en fumée…
