Un dimanche particulier alors que la plupart des gens ont ordre de rester chez eux Chez moi – c’était chez nous avant que le cancer détruise ma moitié – Chez nous tout à côté tout au-dessus il y a un bois et des chemins dans la garrigue Une géographie secrète et prolixe pour les promeneurs solitaires ou à deux Sur la photo on voit une zone sans arbres Ils ont brûlé l’été 1996 juste après notre installation dans la bastide de nos rêves J’écris assis sur un petit pin horizontal déraciné Un petit air frais agréable Sur l’ordinateur en bas j’ai laissé en plan le début d’une lettre dans laquelle j’évoque mon correspondant de la nuit Il écrivait à sa Sophie à lui depuis un lieu fréquenté par les créateurs de littérature de l’époque C’était en 1760 et l’endroit s’appelait La Chevrette Ce long sms je le dédie à Josiane Dorio et à Denis Diderot que je réunis ici
il ne sert à rien d’expliquer Dorio dans le texte Dorio a’xist’pas mais il trace des sillons en passant une araire pointe fine va et vient de paroles sans romances il ne sert à rien sur la page des fragments qui se perdent roue errante d’une main du tressage sans dressage la sibylle peut bien rire les idylles et rondeaux s’en aller je persiste et je signe
Février
SOLITAIRES SOLIDAIRES DES RAISONS ET DES RIMES
février découpé en vingt neuf vers sans rimes à jets d’encre sur la page puis clavier pour l’écran février cette année apporta corona un virus une grippe pas d’Espagne mais de Chine tchin tchin tchin qu’opposer à la mort si ce n’est la richesse d’exister avec et pour nos semblables solitaires solidaires des raisons et des rimes chuchotées
Mars
POÈMES DE COVID EN RÉA POÉTIQUE
tout oublier phrases cul par-dessus gentillesse tout ouvrir à ton bic laissé seul sur la page mon hôtesse tout futur enjambant passerelle au-dessus de l’abîme tout connaître du regard des mourant.e.s à la douane du grand soir tout écrire en réa poétique des poèmes de covid des patient.e.s aimables qui sourient avant de trépasser tout ainsi qui passa
Coup de dés, féeries, giboulées et cascades de phrases embarquées sur le bac traversant le Grand Rhône.
Nous nous aimions sur le pont et les tables de longévité, sur les scènes de Billie Holiday où les morts à la fin se relèvent.
Je tourne les pages des longues patiences, sur la mer des Martigues où de Staël pose ses petites barques pareilles à des cercueils.
Avant le déluge, l’arche de l’enfance de l’Art brûlant à petit feu, nos pâquerettes ornant toute l’année la pelouse des falaises de La Couronne aux Tamaris.
Et le cri des corbeaux en berne sur la mer jaune des blés :
« Et savez-vous au juste ce qu’est la cruauté ? »*
Extraits de la lettre de Gustave Flaubert à Louise Collet
Croisset 23 janvier 1854 Nuit de lundi 1h
J’ai passé deux exécrables journées, samedi et hier. il m’a été impossible d’écrire une ligne. Ce que j’ai juré, et gâché de papier et trépigné de rage, est impossible à savoir. J’avais à faire un passage psychologico-nerveux des plus déliés, et je me perdais continuellement dans les métaphores, au lieu de préciser les faits. Ce livre, qui n’est qu’en style, a pr danger perpétu continuel le style même. La phrase me grise et je perds de vue l’idée. L’univers entier me sifflerait aux oreilles, que je ne serais pas plus enragé abîmé de honte que je ne le suis, qqfois. Qui n’a senti de ces impuissances, où il semble que votre cervelle se dissout comme un paquet de linges pourris ! – & puis le vent resouffle, la voile s’enfle. ce soir, en une heure, j’ai écrit toute une demi-page. Je l’aurais peut-être achevée, si je n’eusse entendu sonner l’heure & pensé à toi.
Quant à ton Journal, je n’ai nullement défendu à B. [Bouilhet] d’y collaborer. Mais je crois seulement : que lui, inconnu, débutant, ayant sa réputation à ménager, son nom à faire valoir, & mousser, il aurait tort de donner maintenant des vers à un petit journal. cela ne lui rapporterait ni honneur, ni profit. et je ne vois pas en quoi cela te rendrait service, puisque vous avez le droit de prendre de droite & de gauche ce qui vous plaît. – Pour ce qui est de moi : tu me comprends que je n’écrirai pas plus dans celui-là que dans un autre. à quoi bon ? & en quoi cela m’avancerait-il ? S’il faut (quand je serai à Paris) t’expédier des articles pr t’obliger, de gd cœur. Mais quant à signer, non. Voilà vingt ans que je garde mon pucelage. – Le public l’aura tout entier & d’un seul coup, ou pas. D’ici là, je le soigne. Je suis bien décidé d’ailleurs à n’écrire par la suite dans aucun journal fût-ce même la R. des Deux M. [Revue des Deux Mondes], si on me le proposait. Je ne veux ne faire partie de rien, n’être membre d’aucune académie, d’aucune corporation, ni association quelconque. Je hais le troupeau, la règle & le niveau. Bédouin, tant qu’il vous plaira. citoyen, jamais. J’aurai même gd soin, dût-il m’en coûter cher, de mettre à la première page de mes livres que « la reproduction en est permise », pr afin qu’on voie bien que je ne suis pas de la Société des gens de lettres – car j’en renie le titre, d’avance, & je prendrais vis-à-vis de mon concierge plutôt celui de négociant ou de chasublier. – Ah ! ah ! je n’aurai pas tourné dans ma cage pendant un quart de siècle, et avec plus d’aspirations à la liberté que les tigres du Jardin des Plantes, pour m’atteler ensuite à un omnibus et marcher trottiner d’un pas tranquille sur le macadam commun –Non, non – Je crèverai dans mon coin, comme un ours galeux. – Ou bien l’on se dérangera pr voir l’ours. – Il y a une chose toute nouvelle & charmante à faire dans ton J. [Journal], une chose qui peut être presque une création littéraire, & à quoi tu ne penses pas, c’est l’article mode. Je t’expliquerai ce que je veux dire dans ma prochaine. Il me reste à peine assez de place pour te dire que ton G. t’embrasse.
ILLUSTRATIONS
Fac-similé
Lettres de Gustave 23/01/1854
Réponse de Louise 04/04/2020
(brouillon de culture)
Gus Flaubert 23/01/1854 1 h du matLouise Collet pcc Jean Jacques Dorio 04/04/2020 4H DU MAT Flaubert à 50 ans photographié par Nadar fac-similés : enveloppe et signature autographe du maître romancier