Tronc bois flotté du golfe de Fos
Planches à voile libellules à cœur joie par mistral soutenu
Les mots viendront mais lesquels ?
Sacs et ressacs
Tours et retours…de flammes et de flammèches
Les mots viendront contaminer ce vieux carnet ou essaimer
La mer remue paisiblement ou frise là-bas à l’ouest du port minéralier
Dix navires en attente immenses Babels d’huile noire ou de gaz
Les mots viendront selon selon
Surtout ne pas se retourner
Ne pas lever l’œil vers le haut de page
Une façon de faire comme une autre
Les mots viendront dans le remous et dans la simplicité
Hermanos frères de cœur et de recueils renouvelés
Une façon d’avancer ligne à ligne
De lancer le bouchon la bulle irisée
La balle est dans le camp du désir sans objet
Une badine rouge
Des cailloux
Des pelotes de posidonie enfermant l’univers
Les mots viendront remuer le chaos
Vagues à vagues continues obstinées
(Petit carnet des bords de mer)
PETIT CARNET DES BORDS DE MER
Le petit carnet appelle…mais je ne sais trop quoi lui dire.
D’autant que quelques gouttes lui tombent dessus.
Le gris de Provence ça existe aussi.
Pour éviter l’eau ennemie je vais devoir écrire sous la cuisse,
ou sous ma casquette, sous mon bonnet.
Les moules minuscules s’attachent au bas des roches.
Je rêve d’un immense pont reliant les vivants qui ont déposé les armes
une bonne fois pour toute.
Je suis maintenant dans l’auto protectrice, lunettes en larmes de pluie.
Une chanson interprétée par Michel Simon en tête :
Le printemps sans amour c’est pas l’printemps…
il ne faut pas se fier au calendrier
avec une diérèse s’il vous plaît.
CINQ ARCANES MAJEURS POUR NICOLAS DE STAËL
Sur la colline de gypse gris nous accrocherons les tableaux de ce gueux de siècle, ventre et jambes arrachés. René Char
Je n’irai pas chercher midi à quatorze heures. C’est un peu après dix heures de la nuit que l’on trouva son corps sans vie- comme on dit-, à l’aplomb d’une terrasse qui elle-même survolait la mer et les remparts d’un port scintillant de méditerranée. Le dur repos, peut-être, après des jours de térébenthine- trop forte, et de présence humaine- trop faible.
Bouteilles, encres, couleurs pour toiles, pinceaux couchés ou dans le pot ; et après le succès marchand- disproportionné ?- le refus soudain de peindre comme il savait. Une façon de se brouiller avec soi-même et de ne laisser que des traces sans suite, posées à la diable, grises qui crient en silence. Des ratages dont il ne veut pas écrit-il à son marchand qu’il l’énerve avec ça.
Mais laissons un instant sa spécialité artistique. Nous avons au moins croisés tout deux- lui le très grand bonhomme connu, moi le petit poète- disons ?- inconnu, les mêmes lames de ce fameux tarot de Marseille. D’Antibes, où donc on lui dénicha ce local pour peindre, Nicolas évoque trois arcanes majeurs qui peut-être lui permettront ce renouvellement continu qu’il recherche. J’ajoute pour chacune quelques mots puisés dans un des jeux que j’ai écrit il y a vingt ans et qui dort dans une de mes réserves de textes sans éditeurs.
J’ai trois cartes.
Le Diable.

…il cabre ses ailes bleues…ses ailes de chauve-souris,,,frappe le cymbalum des tentations …frappe la queue du chien,,,frappe le doigt de Dieu
et la Bête passe,,,nous laissant l’Oeuvre au noir,,,sans vitrines ni banderilles mondaines,,,
et nous jetons sa carte dans un geste qui fait penser au jeu de la mourre,,,
et de l’amour ?
l’Hermite.

…hermite au pied léger dans la tempête de tes sommes…dans la capuche de tes rêves,,, tu promènes les aurores boréales d’un harfang de l’arctique…bleus égratignés de vermeils…
la Force.

…comme cette femme maintenant de ses mains délicates,,,la gueule ouverte du lion…comme cette femme cherchant à libérer la bouche des vieilles ombres…comme cette Force qui nuit à nuit étrangle la fatalité de « l’Hydre Univers…(Victor Hugo)
Et, croyait-il encore- en cet hiver qui serait son dernier – s’il produisait trop d’inattendu, les marchands d’art n’aimant pas ça, le Bateleur, parviendrait à rattraper le coup. Staël croyait sans doute au gobelet polaire sortant les dés du hazard- comme il l’orthographiait.

Reprenons. C’est la fin. Dans la non-peinture des esquisses d’esquisses, il se déploie soudain et nous offre ses mouettes sans gouverne qui filent cependant le train à l’horizon, qui l’espace d’un suspens sont la mer grise et blanche.
Et puis tout à coup, las des sourdités, c’est l’éclat du nu couché bleu qui lui revient, un corps de montagne et d’abandon ; et enfin, le concert : inachevé- comme il se doit – anticipant les nuits-jazz du cap proche de Juan-les-Pins, nous saisissant, une dernière fois, happés dans les soupirs et les silences d’un piano noir déployant ses partitions…
Et nous voilà repris par une cinquième lame majeure du tarot, celle où l’on voit la tour d’où sont tombés deux acrobates…
La MAISON-DIEU …tour déglinguée d’où s’échappent des bulles rouges,,, « pas du sang …du rouge » (Godard)

Antibes- Les Martigues 13 14 août 2005
TU LIS DES POÈMES
Un poète utilise une langue qui est à tout le monde… Mais cette langue, un poète ne l’emploie pas à des fins de communication utilitaire, ou en essayant d’être compris tout de suite par tout le monde. C’est pour cela que le lecteur ou l’auditeur de poésie a souvent besoin d’une certaine préparation, dont on commence heureusement à sentir la nécessité.
L’expression poétique est toujours en évolution, ce qu’il faut, bien sûr, comprendre et admettre; en outre, elle parle de ce dont on se tait souvent dans la société, le pas vendable : angoisse, mort, bonheur de riens ou (et) bonheurs extrêmes, élans.
Ce qui constitue le fond dérangeant de la vie, quoi !
Marie-Claire Bancquart
(1932-2019)
tu lis des poèmes
ronds bien faits
sympathiques finalement
mais qui s’effondrent
au second regard
tu lis des poèmes
à mesure que tu les
récris à ta manière
tu lis des poèmes
au revoir et merci
tu lis des poèmes
trous noirs galaxies
du sang d’encre
dans du lait de brebis
tu lis des poèmes
qui n’en finissent pas
de commencer
c’est leur marque
de fabrique
tu lis des poèmes
qui t’agacent
qui te gavent
et te cavent les yeux
tu lis des poèmes
tu ne sais plus
si c’est bien toi
qui les écrivit
tu lis des poèmes
inattendus
de ceux qui ont attendu
leur dernier souffle
pour être lus
tu lis des poèmes
en perdant leur fil
ce sont les pièces
que tu préfères
tu lis des poèmes
de boue en boucle
journaux de papier
de feu et de cendres
tu lis des poèmes
une fois dernière
dans la sciure de bois
d’un cirque enfantin
tu lis des poèmes
d’insectes de gratte-ciels
de craie sur un ciel noir
de bananiers dans la neige*
*une fantaisie du peintre Wang Wei
tu lis des poèmes
couleurs d'invisible
où les yeux des vivants
respirent
VIVRE DANS LES LIVRES
vivre dans les livres
ça peut aider
à vivre pour de vrai
Vivre dans les livres
Ivre de Cripure
Et des pieds nickelés
vivre dans les livres
de mémoires
du berceau à l’outre-tombe
vivre dans les livres
des classiques Garnier
et des romans de gare
vivre dans les livres
de Sylvie et Jérôme
dans l’univers des choses
vivre dans les livres
de Calligrammes
Cœur Couronne et Miroir
vivre dans les livres
du petit Candide
bâtard de Thunder-ten-Tronckh
vivre dans les livres
qui partent dans tous les sens
lecteur vous êtes d’une curiosité bien incommode
vivre dans les livres
des bibliothèques liquides
de l’enfant de la haute mer
vivre dans le livre
où se confondent dans un seul mot
les infortunés et les infâmes
vivre dans le livre
de l’homme des Essais
sujet merveilleusement vain divers et ondoyant
vivre dans la vie mode d’emploi
avec un certain Plume
et Zazie dans le métro
vivre dans les livres
pernicieux pour la foi
l’éloge de la Folie
le Cymbalum Mundi
vivre dans les livres
d’Emma Bovary (née Rouault)
et d’Élise (ou la vraie vie)
et mourir dans les livres
de la promesse de l’aube
réduite à peau de chagrin
CRIPURE (CRItique de la raison PURE) Le sang noir Louis Guilloux
– les pieds nickelés Louis Forton
Mémoires d’outre-tombe Chateaubriand
Les choses Georges Perec
Calligrammes Guillaume Apollinaire
Candide Voltaire
Jacques le fataliste Diderot
L’enfant de la haute mer Supervielle
Les Misérables Victor Hugo
Les Essais Montaigne
La vie mode d’emploi Georges Perec Un certain plume Henri Michaux
Zazie dans le métro Raymond Queneau
L’éloge de la folie Érasme Cymbalum Mundi Bonaventure des Périers
Madame Bovary Flaubert Élise ou la vraie vie Claire Etcherelli
La promesse de l’aube Romain Gary La peau de chagrin Balzac