le poète est allé cueillir des simples
mais la brume est épaisse
je ne peux vous dire où il se trouve au juste*
*Ji Dao (779-843) époque Tang
traduit par J.F. Billeter
le temps te dévisage
tu dévisages le temps
sans visa sans visage
le temps te dévisage
tu ne sais ce qu’il cherche
braise ou cendre
le temps te dévisage
tu as peut-être déjà quitté
ce monde
mais il semble l’ignorer
le temps te dévisage
les visages sont à tous
les miroirs à personne
le temps te dévisage
tu l’étreins tu éteins
sa flamme trop vorace
le temps te dévisage
par des sentes perdues
voyageur interdit
sans cesse tu dérobes
le temps te dévisage
tu as perdu la mémoire
des poésies rangées
dans les bibliothèques
le temps te dévisage
une femme qui parle ta langue
revient de son exil
et t’entraîne vers d’autres rivages
BOIS FLOTTÉS

à l’entame
un entaille
une cicatrice
à jamais
puis Mémoire
en suspens
une autre vie
émerge
à cheval
d’un bois flotté
il suffit
d’une houle
à l’entame
une entaille
à la fin
une brise
pensées
ne pèsent plus
CRISTALLISATION

filtre à café 1
C’est la première fois que j’écris sur un filtre à café brun marron
Ça m’oblige à faire des lignes courbes et d’imaginer des mots à la place
des grains de café réduits en poudre :
Et nous les os devenons cendre et poudre. François Villon.
Recopier des vers anciens que j’ai en tête et qui viennent au hasard de mes rêveries,
m’irriguer de leurs sens toujours renouvelés.
La main écrit, s’arrête, reprend, parle, se tait,
se répète, file la métaphore,
nous conduit au-delà de ce que nous sommes et nous ne sommes pas.
Labyrinthe, parcours labyrinthique,
à tâtons, j’avance et je me heurte, j’interprète, je me trompe
ou je réussis, le bel hasard me guide, ou me trahit.
Traité des Tropes de Du Marsais, pour y voir plus clair
ou trébucher – tropezar – dit-on en Espagne.
Le tout est de se relever. Relever ses filets de voix
et de manières de dire.
Arborescences, buissonnements,
puis, ce rameau d’arbre effeuillé l’hiver,
par la mort de sa compagne,
et qui par l’opération
de l’écrit
devient cristallisation
chère à l’amour stendhalien.
UNE NUIT UNE SEULE
une nuit une seule
comme si c’était la dernière
verbe éclatant dans les nuits sombres*
*Abbé Constant(1845)
une nuit une seule
celle de ta naissance*
dans ta maison d’enfance
et celle qu’inscriront tes filles
sur la tombe
*24 mars 1945
une nuit une seule
écrite à l’encre blanche
comme l’invisible
dans le visible
une nuit une seule
veilleur lisant
les mythes remaniés
dans les Correspondances
de Swedemborg
et de Charles Baudelaire
une nuit une seule
la voix du mimosa
les amours jaunes
de Tristan
les hérésies des romantiques
messies des temps modernes
une nuit une seule
ma femme mourut
et mon cœur fut déchiré
mais de ce déchirement même
sortit une force violente
et même frénétique*
*Michelet
une nuit une seule
éclairée par l’imagination
l’arcane majeur
que manient
les peintres musiciens poètes
et littérateurs
une nuit une seule
sur les sentiers qui reculent vers le futur
de nos neiges d’antan
L’HUMEUR DES NUITS
L'humeur des nuits
varie selon les heures
leurres du sommeil passager
ou éveils aux images insensées
qui nous traversent l'esprit
cette nuit
j'essaie de les écarter
l'une après l'autre
c'est ce que traduisent
maladroitement
ces coups de pinceaux
que je livre au papier

hypnographies
encre de chine sur papier de revue
jjd