J’ai perdu ma mine ma petite mine de crayon gris
Aussi ce que tu lis lecteur anonyme ne fut pas écrit
Mais pensé ruminé avec l’impératif de le retenir
Un pari bébête un pari de tête :
«Retiens bien ce qui t’échappe».
C’était ton être en lambeaux que tu essayais de reconfigurer
Avec tes armes et bagages
tes lettres de l’enfance
Où tu t’imagines toujours bondissant
en jouant au jeu de barres
à la course au sac à la marelle
Avec les mots de Gavroche
et la faute à Voltaire
Et c’est maintenant ton être au présent
actif imaginant
posé sur ta chaise en bois blanc
les pieds sur ta table d’écriture
avec pour boucler le tout
deux doigts sur le clavier
Et puis mine de rien
Tu te dis que ce que l’exercice imaginait
S’est réalisé
LE PETIT PEUPLE DES POÈTES
Votre petit peuple est perdu
J'ai le cœur triste et éperdu
Tant suis battue et tourmentée
Jean Molinet
Mon nom n'est pas chez les libraires
Ni sur la table des écoliers
Il n'a aucune raison d'y être
Connaissez-vous Jean Molinet ?
Arnoul Greban Merlin de Saint-Gelais
Catherine d'Amboise Pernette de Guillet
Et tous ces Anonymes qui chantèrent Beauté
Laideur Joie et toutes nos Souffrances
Toutes ressources du petit peuple
Criant pour ces enfants de famine oppressés
Ou bien mettant en scène Satan
Roi de l'infernal abîme
C'est grand plaisir cinq siècles après
De recopier leur vers
Mélangeant sens et non-sens
Contraintes et libres rimes
Et quand vient notre ligne ultime
On redevient cet écolier
Qui écorchait le chant du cygne
Le chant est plus beau que jamais
(À sauts et à gambades)
Encres Vives 2010
VERS LA FIN LE POÈTE
La poésie qui se prenait pour la parole en personne
quand elle n'était qu'un filet de voix
dans le tumulte du monde
Gérard Macé
Vers la fin le poète
qui n'a plus à mettre de gant
ni avec sa gloriole - son assurance mort -
ni avec son petit métier :
la recherche de la juste distance
entre le tournoiement des mots
et la caresse du monde
Vers la fin
à pleines mains
ou sans toucher à rien
le voilà qui arrache encore
un peu de terre de son jardin imparfait
les yeux fixés sur la voûte cosmique
et les lèvres buvant à la source
du jour nouveau
Happé
par ce désir de porter
le souffle d'une langue
qui le livrant à l'éphémère
le détache de toute prétention
mais non de l'utopie
présente dans tout poème
(À sauts et à gambades)
L’AMI MONTAIGNE
Dès ma première enfance la poésie a eu cela
de me transpercer et de me transporter
Michel de Montaigne
écrire un poème
sous mille formes données
au sujet informe
écrire un poème
se tenir dans son assiette
à travers le branle du monde
écrire un poème
un pas de côté
deux clics de souris
écrire un poème
en mouvement
en recopiant
l’ami Montaigne
J’aime l’allure poétique
à sauts et à gambades
*italiques sont de Montaigne


JE SUIS ENTRÉ DANS LA VIEILLESSE
Je suis entré dans la vieillesse
Pas encore la vieillardise
Je suis entré dans l'âge doux
Où l'on jouit de chaque instant
Comme si c'était le dernier
Je suis entré dans la vieillesse
La messe n'est pas encor dite
Je laiss. le temps me transformer
L'enfant qui joue le rire fou
Comme si c'était le premier
Je suis entré dans la vieillesse
Folie me guide quand sagesse
Me tue Au diable les vi.eux !