QUINZE DÉPARTS DE TEXTES FULMINANTS 12 à 15

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NOS FÊTES

Les fêtes que nous aimons sont celles de chaque jour, inattendues, improvisées. Les autres, celles des commerçants des âmes, à grand renfort de publicité, nous les fuyons comme la peste (reconvertie dernièrement en Covid 19).

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LES MOTS PRÉCIEUX

Il est des mots riches et précieux que jaime, banals pour ceux qui les utilisent sans y penser, sans sinterroger sur leur étymologie, sans avoir recopié et médité sur leur emploi très personnel chez Proust, Montaigne ou Valéry. Et pour Dorio (un illustre inconnu), il dit que malgré tous ses essais en prose, poème et plus, cest eux qui lépuiseront, pas lui.

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JE SUIS

Je suis un paysan rimbaldien

Je suis la main qui guide la charrue

et la ligne chargée de présents

Je suis laveugle baudelairien

Je suis lœil traversant son noir illimité

Je suis lherbe qui croit dans les marges

picorée par le corbeau nougarolien

Je suis la nuit forcément

Vêtue du blanc de mon linceul

Je suis le vent indocile

Qui porte lutopie des Étésiens 1

1 DES ÉTÉSIENS Simon Brest pour Encres Vives

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LESPACE QUINZE

Promesse tenue et réalisée

Lespace quinze escorte la nue

lisse de ce poème alizé

Ni monde fulminant Ni Haute Lice

La nuit hantée de noms perdus La nuit

Martigues 15 au 18 juillet 2022

UN POÈTE S’ÉTEINT UN AUTRE PREND SA LAMPE

Se lever et marcher S’écrire et s’écrier S’essayer à ses craies sur l’ardoise du temps perdu et retrouvé Un poète s’éteint un autre prend sa lampe Ses histoires ses refrains son parcours- labyrinthe Exercices de style dans la traversée des genres que le siècle XX° croyait avoir brisés A contrario, ici, ma main manie son vers dans la marche, le bond, l’écrit sorti du vieil encrier Sans oublier les exploits d’un Ulysse chantés par un aède qui fait verser des pleurs à l’Inventif comme l’appelle Jaccottet traduisant l’Odyssée J’ai la chance d’entretenir un petit courrier avec le poète de Grignan Je lui envoie mon dernier recueil édité par Encres Vives Aimer l’Utopie (c’est le numéro 399)  C’est de plus en plus difficile d’aimer l’utopie me répond-il aimablement Mais peut-être ajoute-t-il est-ce de plus en plus nécessaire Merci Philippe & merci Tchouang Tseu qui ne sait plus si rêver d’un papillon ne risque pas de mettre en feu cette allumette volante, ce minuscule voilier, images forgées par ce diable de rhétoricien qui essaima sous le nom de Francis Ponge « Une rhétorique par objet et par poème » tel était son objectif Objectif Subjectif Le sujet se fait objet entre force et douceur, geste juste, patience « es de madera mi paciencia, sorda vegetal » 1 De bois de guitare et de cuatro est ma patience Patience sourde mythe végétal traduite en ces étranges langues qui s’entreglosent Amor/Amour, Sort/Suerte, dónde muerte no muerde : LA MORT N’Y MORD 3

1  « elle est de bois ma patience, sourdement végétale» Cesar Vallejo Trilce  2 Petit instrument de quatre cordes que j’ai appris à jouer dans sa patrie d’origine le Venezuela 3 Le blason de Clément Marot « prince des poètes »

https://www.leseditionsdunet.com/livre/un-dictionnaire-part-moi

J’ÉCRIS opus 20





J’écris la Cerisaie

J’écris sous la petite pluie qui tombe sur la Cour d’Honneur

Ce 12 juillet de l’an deux mille 21





J’écris éberlué par le jeu des acteurs entourant Lioubov

J’écris électrisé par l’actrice qui l’incarne

Qui semble n’avoir pas d’âge

Et dont le corps tout feu tout flamme

Traverse comme un fantasme éveillé

La dernière pièce d’Anton Tchekhov





J’écris Huppert

Toujours Upper





J’écris la main sur le texte

Traduit par André Markowicz

Et Françoise Morvan





J’écris mouché

Par ce masque en papier

 Sur lequel rebondissent les répliques





J’écris en sandale

Jouant au scandale de jeter l’argent de la pièce

Aux spectateurs trempés comme soupes au lait





J’écris C’risaie

Sous les risées d’une vie dérisoire

De personnages faillis

Qui s’effondrent





J’écris éjecté de mon siège

Par la ruse de l’Histoire début d’un nouveau siècle

Qui confond le XX° et le XXI°





J’écris ânonnant mes impressions

Sur de petits tickets

D’un métro fantôme





J’écris comme le fils d’un paysan de l’Ariège

Et non celui de ce moujik marqué au fouet

Jouissant de sa vengeance

En rachetant en fin de Conte

Toute la propriété

Qu’il s’empresse d’abattre à la hache

À la hâte d’accueillir

Le monde acculturé de la bourgeoisie argentée





J’écris percuté, tourmenté,

Débaroulant la pente d’un monde Titanic





J’écris désassemblé

Dans une assemblée

Où chacun croit trouver refuge

Sous son parapluie





J’écris comme le font les poésies

Qui crépitent et miment

Toutes les Utopies

J’écris Utopiste

Le front collé sur le cahier des charges :

Sauve qui peut Survie





J’écris couleur isabelle

Chatte, chaton et Reine

de la Reconquista





J’écris petit roi déchu fuyant l’Alhambra

J’écris poète dépourvu

Énergisant le corps du texte

D’une danse ténue têtue

MAIS D’OÙ TU CAUSES QUICHOTTE ?





Mais d’où tu causes Quichotte « De dónde hablas Don Quijote ? » /de un lugar de cuyo nombre no quiero acordarme /(bis)Mais d’où tu parles Charles ? de ce lieu de quelque part comme on disait à l’époque qui prenait feu de toute  part Mais d’où tu jactes Jean Jacques ?  mais du pavé et du ruisseau Rousseau /où passe (ter) mon beau navire ô ma mémoire Avons-nous assez navigué Dans une onde mauvaise à boire Avons-nous assez divagué De la belle aube au triste soir*  au bord de l’agonie /ô ma folie (bis) Mais d’où tu cornes tes gazelles tes licornes sorties des grimoires entassés dans l’armoire de hêtre et d’où tu dictes tes paradigmes perdus des champs de magnésie ? Mais en ce lieu d’utopie Lily /dont le nom m’échappe à jamais (bis)





* Apollinaire La chanson du Malaimé