ET VOUS ?













et vous ? aimez-vous entasser les paroles et les gestes des gens de la cité









et vous ? imaginez-vous l’éternité au cœur d’une pierre antique





et vous ? résonnant dans le vide qui entoure vos bruits





et vous ? volez-vous effaré.e dans la grotte des mythes





et vous ? êtes-vous paradigme ou plutôt aporie





et vous ? embourbé.e empêtré.e ou bien essence pure





et vous ? voyez-vous vos pensées comme principes d’incertitudes





et vous ? répétez-vous la scène de l’étrange étranger





et vous ? regardez-vous le monde comme un fleuve de boue





et vous ? tenez-vous la balance du corps et de l’esprit





et vous ? pouvez-vous décliner vos noms prénoms sans rire





et vous ? vivez-vous de fadaises et de lettres volées





et vous ? connaissez-vous l’issue de votre destinée





et vous ? tombez-vous à tous les coups du mauvais côté





et vous ? continuerez-vous après votre disparition à vivre dans le titre d’un livre-objet





et vous ? serez-vous monsieur Plume ou Madame Bovary





et vous ? serez-vous ce silence que d’autres meubleront





et vous ? écrivez-vous parfois la liste de vos premières dernières fois





et vous ? hasardant vos ruptures dans la continuité





et vous ? nourrissez-vous vos nuits des lignes d’insomnie





et vous ? sable mouvant des ronces des lierres et des orties





et vous ? fourmilier du grand llano ou tatou du charango





et vous ? crevez-vous d’un cancer ou bien d’indifférence





et vous ? sautez-vous dans le vide de cette espèce d’espace





et toi ? hypocrite lecteur mon semblable* ma sœur


LES POÈMES GLISSENT DANS LE GOUFFRE DES NUITS

 
les poèmes glissent dans le gouffre des nuits
les poèmes butent contre les portes closes des rêves inachevés
 
les poèmes dictent les pactes des fleuves intranquilles
les poèmes surgissent des voix chères qui se sont tues*
 
*Verlaine
 
les poèmes travaillent le corps perdu des métaphores
les poèmes césurent riment et apocopent
 
les poètes balbutient un dernier vers d’azur
 

 
 
 

JE NE SAIS PAS COMMENT COMMENCER


manuscrit premier jet
fond : set de table et « hypnographies »
jjd
*


JE NE SAIS PAS COMMENT COMMENCER
 
 
Ô Socrate, tu avais le maudit avantage de pouvoir, grâce à ton ignorance, faire éclater que les autres étaient encore moins savants que toi : ils ne savaient même pas qu’ils étaient ignorants.
Søren Kierkegaard
 
Je ne sais pas comment commencer. Comment commencer ? Voilà c’est fait.
Je ne sais pas faire parler les morts comme s’y employa Victor Hugo, à Jersey ou Guernesey,
je ne sais plus trop, convoquant ses illustres prédécesseurs, autour d’une table tournante, tel un chaman exalté.
Je ne sais pas ferrer les bœufs, mais aller à cheval sur un bâton était pour moi un jeu d’enfant.
Je ne sais pas herboriser comme Jean-Jacques, promeneur solitaire, écrivant à soixante-cinq ans, ses dernières rêveries, mais j’ai plaisir à recopier ces litanies qui font de la cueillette de mots un amusement qui me délasse.
Le mouron, le cerfeuil, la bourrache et le séneçon, pour lui, la flamme inversée de l’imagination, la zizanie du coq à l’âne, les sources vives des métaphores et des métonymies, ici.
Il est temps maintenant de mettre la lumière sous le boisseau, puisque vous savez tout de ce que je ne sais pas et que sur ce filtre il n’y a plus rien à mettre.
 
 
 
 

DES LIGNES MANQUENT

 

des lignes manquent
tu ne sais plus lesquelles
tu as perdu leurs mots
les simples vocables
et leurs précieux sésames
ceux qu’aucun sms
n'est en capacité
d'afficher


des lignes manquent
si on te demande pourquoi
tu donneras le change
tu prétexteras la pluie sur les feuillets
les phrases écrites par un mauvais crayon
sur du papier cigarette



des lignes manquent
emportées par les serres
d’un oiseau de mauvais augure
rayées d’un trait de plume
dans une crise de vers
de Stéphane Mallarmé


des lignes manquent
la liste est longue
leçons de choses
figues de figures*
poèmes écrits à reculons
entre deux sonnets
deux canons
 
*Ponge
 


des lignes manquent
des eaux dormantes
des fils de trames
des drames oubliés
 
des lignes manquent
des noms de dédicataires
effacés sur leurs tombes
au cimetière
 
des lignes manquent
lopins de nuit
pièces retournées
par les rudes bœufs
 

des lignes manquent
les plus belles assurément
de ce poème finissant
les mots de rien
d’un Ruminant
 

 






	

TEXTE À DEVINER PEU À PEU


Filtre à café 3
manuscrit
le fond est de Fabienne Verdier





TEXTE À DEVINER PEU À PEU
C’est à n’y pas croire
 
il ne faut pas croire que le texte que vous lisez va s’écrire tout seul au fil de l’épée de la plume en pensant à autre chose mais vous pouvez le croire si ça vous chante il ne faut pas croire que ce texte est un tissu d’abstractions comme on dit à tort de l’art soi-disant abstrait cosa mentale cependant il l’est un peut tout de même on y a réfléchi mais une fois lancé c’est une autre paire de manches il ne faut pas croire que mon texte est hors-sol sans fond tréfonds fondements sillons creusés dans la terre cultivée par mon père Noël Dorio dont le travail quotidien s’appelait un journal il ne faut pas croire que ce foisonnement verbal n’est pas fait de coupures d’arrêts de pannes d’écriture de sentiers qui bifurquent comme dans les fictions de Borges où l’image de la bifurcation n’est pas celle de l’espace mais celle du temps il ne faut pas croire que le temps consacré à cet espace soit matière à penser le discours de la méthode car il ne faut surtout pas prendre pour argent comptant le je pense je suis mais ce que je suis c’est ce que je deviens le deviner peu à peu, le suggérer : tel est le rêve. Préférer Stéphane Mallarmé à René Descartes, c’est, vous l’avouerez, à n’y pas croire.