JE N’ARRIVE À VIVRE BIEN QU’AVEC LA NUIT

 
Je n’arrive à vivre bien qu’avec la nuit.
Aveugle d’abord, durant ce fameux premier somme,
où s’introduit et nous agite la folle du logis.
Puis les yeux se dessillent et l’on suit les pas du premier venu,
un livre qui nous a endormi, ou un autre que l’on va chercher
à tel endroit de sa bibliothèque,
soudain pris par la manie de le consulter à nouveau.
Cette nuit c’est Hugo,
Tous deux muets nous contemplâmes le ciel où s’éteignait le jour,
Que se passait-il dans nos âmes ? Amour Amour !
C’est le corps ma compagne, longtemps à mes côtés,
c’est son corps dont je n’apprends pas à me passer.

Puis les yeux à nouveau fermés,
je vois se dessiner « demain dès l’aube »,
le sonnet dédié à Léopoldine
dont la mort laissa trois ans, dit-on, le père Hugo,
sans plume et sans papier.
Une voix venue d’Outre-Tombe me le récite,
mais « coince » soudain sur un vers,
celui qui suit « je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps ».
Je sais qu’il est question de « pensées »,
de celles qui nous plongent, contre notre gré,
dans nos ténèbres intérieures.
 Je fais alors la lumière et mets un terme à ce texte ainsi couturé.
Par sa perte.


	

PETITES OCCUPATIONS DU 3 SEPTEMBRE 2019

Écouter dans les bois de pins la musique des dernières cigales
Suivre amusé une hirondelle de mer 
faisant un vol évolutif
au-dessus de la plage de sable

Nager seul dans la mer froide
désertée de ses vacanciers

Et poursuivre son écriture incertaine
Dans le labyrinthe de la poésie universelle





	

MORCEAUX VENUS D’ON NE SAIT OÙ





Ce sont morceaux qu’ici l’on donne,

Pièces et fragments,

Poèmes ou bagatelles.

D’où viennent-ils ? Qui les écrivit ?

C’est selon

Tout au long d’une vie

Qui change

Se délitant ou se renforçant

Par les épreuves.





C’est un peu d’eau : sucrée, salée, plate,

Pour la palette qui marie bleu et rose

Pour les fleurs d’encre

Blanc sur noir.





Un peu d’air :

Inspiration, expiration,

Imagination créatrice.





Un peu de feu :

Pour la danse,

La mouvance et le cœur,

L’oiseau phénix.





Beaucoup de terre :

Coups de pouce qui nous façonnent

Et dernière glaise qui nous boira.





Et pour le reste, on amasse, on découpe,

On casse et l’on recoud

Ces morceaux venus

D’on ne sait où.


	

ÇA REPART C’EST LA CLASSE

ÇA REPART C’EST LA CLASSE

Ça repart. Premier jour de classe. Sur mon cahier d’écolier. Sur mon tableau magnétique. Ça repart. Moi qui ai fréquenté les lieux de 5 à 60 ans me voilà maintenant en retrait. Mais mes filles ont pris le relais et mon petit-fils depuis l’âge de 2 ans et demi. Ça repart les fredaines du grand-père enfant comme écrivit Victor Hugo. Ça vous en bouche un coin ? Ça repart. Apprentissages apprends tissages de lecturécriture de conter et de recompter littéralement et dans tous les sens d’apprendre toute chose de bonne ou de mauvaise humeur. Ça repart. Voulez-vous dire demande le lecteur que le jeu vaut la chandelle ? Je le crois bien dit le petit prince complice de l’allumeur de Lumières. Ça repart. Secrets de vie passent dans la bouche des instituteurs grincheux ou généreux. Ça repart. Vers le savoir passage étroit et voie royale pour la vie. Pour ne pas subir la servitude volontaire des millions d’imbéciles passés par notre école libre publique et obligatoire. Ça repart. Vieil océan et nouvelles donnes de l’esprit qui toujours rit.

LETTRE À UN.E INCONNU.E

Parfois il a pu arriver qu’on s’écrive à soi-même.

Parfois même il nous est arrivé d’écrire aux morts.

Cela n’arrive pas tous les jours, j’en conviens, mais cela peut arriver.

Et il se peut aussi que les morts nous aient répondu,

sous une forme qu’ils sont les seuls à connaître.





Antonio Tabucchi

Si sta facendo sempre più tardi

 Il se fait tard de plus en plus tard





Ni fleurs du mal

Ni fleurs du bien

Mais ces quelques lettres au vent de la nuit

Que je partage avec si peu de vivants

Mais bien des disparus





Le stylo trace ses lignes

Apparemment sans but

Tel un tisonnier avec lequel on fouaille

les braises des mots clés :





miettes, fragments, poussière, imagination,

accents restés dans la voix d’autrui…





Assis devant un livre que je feuillette

Regardant les lumières des bateaux

Sur la passe maritime

Écoutant un raga de nuit





J’écris ces lettres d’Utopie

Dans les eaux mouvantes d’un imaginaire

Toujours toujours à renouveler