REVENUE DE L’ENFER

Revenue de l’enfer
Je découvre les poèmes
de cette résistante arrêtée
que ses bourreaux envoyèrent
à Auschwitz puis à Ravensbruk
Écrits en 1945
Elle les conserva avec elle
les soumit à l’épreuve du temps
et n’accepta de les publier
que vingt ans plus tard
Comment donc a-t-elle tenue
Elle qui vit tant de sœurs camarades
mourir
Tant de beauté tant de jeunesse
Toutes un courage des temps romains
Revenue d’entre les morts
Elle croyait que ça lui donnait le droit
de parler aux autres
Mais elle disait aussi
que là-bas elle avait appris
qu’on ne peut pas parler
à ceux et celles qui ne dormiraient plus
s’ils si elles croyaient à ces histoires
de Revenants…

Ce poète qui nous avait promis des roses
Il y aurait des roses sur notre chemin
Quand nous reviendrions
avait-il dit
Des roses
Le chemin était âpre et sec
quand nous sommes revenues
Le poète aurait menti ?
Non
Les poètes voient au-delà des choses
et celui-ci avait double vue
Si des roses Il n'y a pas eu
C'est que nous ne sommes pas revenues
Et de plus
Pourquoi des roses ?
Nous n'avions pas tant d'exigence
C'est de l'amour qu'il nous aurait fallu
Si nous étions revenues

Charlotte Delbo

Poème écrit en 1971

LE RETOUR DE LA BARBARIE

 PEU À PEU NOUS GLISSONS NOUS AUSSI DANS CETTE ÉPOQUE DE BARBARIE qui fut propre à la guerre voulue par le führer comme une réplique à la grande boucherie de 14-18 avec en supplément l’enfer sur terre de la Shoah.  « Une guerre de 30 ans de 1915 à 1945 », l’expression est de George Steiner qui s’interrogea sur « les correspondances étroites qui existent entre les structures de l’inhumain et la matrice environnante des civilisations avancées. » Autrement dit « Pour quelles raisons les traditions et les modèles de conduite humaniste ont-ils si mal endigué la sauvagerie politique ? » Questions multiples envisagées dans « Le château de Barbe-Bleue » : « Je m’attends à ce que nous poussions la dernière porte du château, même si elle ouvre, ou peut-être parce qu’elle ouvre, sur des réalités hors de portée de la compréhension et de l’autorité humaine. Nous le ferons avec cette clairvoyance désolée que la musique de Bartok rend si bien, car c’est le mérite tragique de notre condition que d’ouvrir des portes ». Même si contrairement à l’optimisme des Lumières elles nous ont précipité vers l’Enfer des Camps où « les pleurs des condamnés les empêchent même de pleurer » : Lo pianto stesso li pianger non lascia / e’l duol che truova in sugli occhi rintoppo / si volge in entro a far cresser l’ambascia. Les pleurs mêmes y empêchent de pleurer / et la douleur devant leurs yeux obstrués / se tourne au-dedans en une torture plus grande. Dante L’Enfer chant 33. Et cependant Steiner termine son Essai en penchant vers « la conviction irrationnelle et même indécente qu’il est passionnant de vivre ce moment tardif et sans pitié de la civilisation occidentale. » Une gaya scienza encore de mise en 1970-71, mais aujourd’hui ?

CE QUE N’EST PAS ET CE QU’EST UN POÈME

Fantaisie

Ce n’est pas une pierre sur Mars

C’est un caillou dans la chaussure

Ce n’est pas le mont de Vénus

C’est Vénus sortant de l’écume

Ce n’est pas des macaronis

C’est un plat de pâtes al dente

Ce n’est pas un roman de Flaubert

C’est le Paradis et l’Enfer de Dante

Ce n’est pas une goutte de mercure

C’est une goutte d’eau de vie

Ce n’est pas une vielle de gambe

C’est un orgue de barbarie

Ce n’est pas une vieille rombière

C’est une vieille femme indigne

Ce n’est pas une coquille de noix

C’est ce qu’il y a à l’intérieur d’une noix

Ce n’est pas cette liste à la noix

C’est un poème quaxiste pas

L’EDEN DU GRAND DÉDAIN

L’Eden est mort à Auschwitz et à Marioupol mais les hommes politiques qui se croient le temps d’un mandat éternels ont oublié de l’enterrer

L’Eden du Père Fouettard qui cloue le couple premier, Adam le Rouge, Ève la Belle, sur l’arbre interdit de la Connaissance -était-ce comme le veut la légende un pommier, ou un figuier mot-dit, un oranger d’Irlande –là où les arbres n’ont jamais donné que des grenades dégoupillées 1

D’Eden il n’y eut jamais Mais de Grand Dédain pour la partie inférieure de l’humanité et qu’aujourd’hui même l’an 22 du siècle XXI les seigneurs talibans recréent de toute pièce dans leur Eden Afghan

Eden d’un paradis monstrueux alliant les sourates et la kalachnikov

Assez ! Assez ! de cette humanerie crie Nougaro petit taureau troquant ses attributs pour une couronne d’olivier Il serait temps que l’homme s’aime Depuis qu’il sème son malheur 2

Il serait temps que Pauline (Julien) et Anne (Sylvestre) nous remurmurent une sorcière comme les autres : Celle qui parle ou qui se tait Celle qui pleure ou qui est gaie

Ou bien Juliette Noureddine faisant renaître nos frangines en libertines en gourgandines

Ou bien ou bien la partie n’est jamais gagnée

Voilà que les juges suprêmes américains tendant l’oreille aux suprématistes en remettent une couche et dans la droite ligne des souffrances légitimes et sacrées que doivent subir la partie féminine de l’humanité veulent transformer « la (soi-disante) première démocratie du monde » en état théocratique

Eden Eden quand tu nous tiens tu nous les brises Les seuls paradis sont les paradis qu’on a perdus 3

1 RENAUD La ballade nord-irlandaise 2 NOUGARO ASSEZ ! 3 Marcel PROUST

https://www.leseditionsdunet.com/livre/un-dictionnaire-part-moi

IL N’EST PIRE DOULEUR


Nessun maggior dolore che ricordasi del tempo felice nella miseria
Dante Alighieri Inferno
Il n’est pire douleur que le souvenir du bonheur au temps de l’infortune

Ceux qui respirent parlent rêvent
Celles qui rêvent parlent respirent
Vivant libres aimant désirant espérant

Celui qui vorace et triste enfermé dans son palais
A l’effrayant pouvoir de déclencher la guerre
D’envoyer ses soldats ses bombes et ses tanks

Ceux et celles qui respiraient parlaient rêvaient
Vivant libres espéraient aimaient désiraient
Nos frères et nos sœurs soudain vivant l’Enfer