ACCENTS RESTÉS DANS LA VOIX D’AUTRUI





Petit nuage en pantalon

Avec mes pleurs engloutis

Au fond des pages

 Claude Brugeilles

(Passe mots)

Editions La Découvrance (2016)





à Claude Brugeilles





Ni fleurs du mal

Ni fleurs du bien

Mais ces quelques lettres au vent de la nuit

Que je partage avec quelques vivants

Mais une infinité de disparus





Le stylo trace ses lignes

Apparemment sans but

Tel un tisonnier

avec lequel on fouaille ses cendres

et ses mots clés :





miettes, fragments, poussière, imagination,

accents restés dans la voix d’autrui*…





Assis devant un livre que je feuillette

Regardant les lumières des bateaux

Sur la passe maritime

Écoutant un raga de nuit





Ni fleurs ni couronne

Mais l’amour des figures

Que tisse la poésie





*Antonio Tabucchi

Il se fait tard de plus en plus tard

Claude Brugeilles
Aucune encre noire épure
hormis celle des cyprès et des nuits
ne confine au reposoir
l’écriture des neiges
C.B.

LETTRE D'UN ÉCRIVAIN MALADIF À SON ÉGÉRIE

Cabourg          10 juillet 1909     

                                                                                               Martigues 24 mars 2020

                                                                                                  

                                                                                  





Madame,

J’ai reçu votre délicieuse carte avec un immense plaisir. Et avec cette délicatesse qui vous caractérise, je l’ai reçue le jour même de mon anniversaire. Votre envoi supplante toutes les lettres ampoulées, les bouquets de fleurs bien vite fanées, ou ces friandises que l’on nomme chocolats.

Vous n’ignorez pas combien j’associe votre nom à toutes mes pensées de tendresse, de beauté et d’admiration. Et en même temps, quand je suis en votre réelle présence, je suis comme pris d’une si forte émotion, que je reste muet ou balbutiant, comme un enfant qui se fond dans la couleur jaune qui vient de sortir de sa palette ou s’oublie dans un papillon voletant dans son jardin secret.

Mais de tout cela, jardin, pensées, voix du silence qui sont en nous et qui, si nous parvenons à les écrire, nous métamorphosent, j’ai le plaisir de vous dévoiler que j’ai commencé à l’inscrire dans un tout long livre, dont vous découvrirez quelques pages, à la rentrée, dans le feuilleton du Figaro.

Je connais vos dons de lectrice avisée, et vous savez combien votre regard sur moi fait parti de mon identité. Aussi, quand après m’avoir lu, nous nous reverrons, nos paroles pour la première fois, j’ose l’espérer, auront plus de consistance et, si je puis dire, de réalité.

À ce propos, vous ne m’en voudrez pas j’espère, de n’avoir pu m’empêcher de m’inspirer de quelques- uns de vos traits pour peindre au moins deux de mes héroïnes. (cette phrase retrouvée dans une lettre préliminaire n’a pas été envoyée)

Adieu Madame, veuillez accepter mes hommages d’attachement reconnaissant et profond.

Marcel Proust





source plagiée

lettre de Marcel Proust depuis le grand hôtel de Cabourg à Madame Strauss*

demeurant l’été au « Clos des mûriers »

à Trouville





*ex Genevièe Halévy

Madame Bizet…

un peu duchesse de Guermantes

un tantinet Odette

et qui encore ?

modèle pastiché
d’écriture de Marcel Proust
fac-similé de la lettre véritable
de Marcel Proust
adressée à Madame Strauss

TU VIS SEUL





TU VIS SEUL

dans une belle grande maison

conçue à l’origine

pour quatre habitants





tu vis seul

au seuil de ce que l’on nomme

la vieillesse





tu vis seul

une modalité non choisie

de rapport au monde





tu vis seul

les vitres à double vitrage

fermées

il fait silence





tu vis seul

paradoxalement

non isolé

non replié

sur l’ego





tu vis seul

dans un jeu de go

engagé

avec le monde entier





tu vis seul

occuper ton temps

cocher des cases d’obligation

sur ton agenda

savoir à l’avance

ce que tu vas faire de ta journée

ne font pas parti de ton vocabulaire





tu vis seul

tu l’écris ce matin

à ton réveil

au lit





tu vas ainsi remplir

quatre feuillets

sur une carte jaune





ce sera

pour commencer la journée

l’hapax des amours jaunes





tu vis seul

tu l’écris au dos d’un livre de poésie

ça t’aide

extraordinairement





tu vis seul

tu n’attends rien de concret

de la journée

excepté la communication rituelle sur le « cellulaire »

avec tes deux filles

sous la forme d’un sms

et aussi d’une photographie ou d’un film d’une minute

montrant le petit diable de 4 ans

en ses métamorphoses





tu vis seul

ce matin le livre de poésie

te fait un cadeau inespéré





alors il répète tout haut ce qu’il vient de lire :

on erre quelques saisons parmi les apparences

avant d’entrer dans la disparition*





*Jean Grosjean (1912-2006)

Cantilènes

L’amour des roses de la vie
voix paroles et musique
jean jacques dorio
accompagnement piano
léo cotten
pour obtenir le cd
faites en la demande à l »auteur
doriojeanjacques@gmail.com

VIVRE DANS LES LIVRES

 
vivre dans les livres
ça peut aider
à vivre pour de vrai
 
Vivre dans les livres
Ivre de Cripure
Et des pieds nickelés
 
vivre dans les livres
de mémoires
du berceau à l’outre-tombe
 
vivre dans les livres
des classiques Garnier
et des romans de gare
 
vivre dans les livres
de Sylvie et Jérôme
dans l’univers des choses
 
vivre dans les livres
de Calligrammes
Cœur Couronne et Miroir
 
vivre dans les livres
du petit Candide
bâtard de Thunder-ten-Tronckh
 
vivre dans les livres
qui partent dans tous les sens
lecteur vous êtes d’une curiosité bien incommode
 
vivre dans les livres
des bibliothèques liquides
de l’enfant de la haute mer
 
vivre dans le livre
où se confondent dans un seul mot
les infortunés et les infâmes
 
vivre dans le livre
de l’homme des Essais
sujet merveilleusement vain divers et ondoyant
 
vivre dans la vie mode d’emploi
avec un certain Plume
et Zazie dans le métro
 
vivre dans les livres
pernicieux pour la foi
l’éloge de la Folie
le Cymbalum Mundi
 
vivre dans les livres
d’Emma Bovary (née Rouault)
et d’Élise (ou la vraie vie)

et mourir dans les livres
de la promesse de l’aube
réduite à peau de chagrin
 
 

 CRIPURE (CRItique de la raison PURE) Le sang noir Louis Guilloux
les pieds nickelés Louis Forton
Mémoires d’outre-tombe Chateaubriand
Les choses Georges Perec
Calligrammes Guillaume Apollinaire
Candide Voltaire
Jacques le fataliste Diderot
L’enfant de la haute mer Supervielle
Les Misérables Victor Hugo
Les Essais Montaigne
La vie mode d’emploi Georges Perec Un certain plume Henri Michaux
Zazie dans le métro Raymond Queneau
L’éloge de la folie Érasme Cymbalum Mundi Bonaventure des Périers
Madame Bovary Flaubert Élise ou la vraie vie Claire Etcherelli
La promesse de l’aube Romain Gary La peau de chagrin Balzac
 
 





	

GUÉRIR LA VIE

MANUSCRIT PREMIER JET
REVUE L’ARBALÈTE
été 1948
 

GUÉRIR LA VIE
 
(texte en cours)
 
les livres sont mes plus fidèles compagnons
les copains d’la neuille comme chantait ferré
les amis du chemin de ronde de mes nuits sans horloge
les livres j’en ai partout de la cave au grenier
je dis ça comme un symbole car de cave n’eus jamais
quant au grenier c’était pour y monter les sacs de blé
des terres semées par mon père
et moissonnées par la communauté paysanne
les livres cette nuit j’en ai dégoté un précieux
qui se cachait sous une pile de journaux d’un autre temps
un très rare certainement aujourd’hui pour le grain de papier
et son tirage sur une presse à bras par marc barbezat à lyon
son titre l’arbalète tout un poème d’arc et de baliste
– du grec ballein : lancer – un livre lançant les flèches d’artaud
qui demandait que l’on aliénât l’acteur
un livre publiant une pièce de lorca
« lorsque cinq ans seront passés »  asi que pasen cinco años
un poème en forme de bateau et de femme de roger vitrac
une lettre-orangé d’henri pichette et bien d’autres merveilles
c’était l’été 1948 j’avais trois ans
mon dieu quel plaisir inouï de l’écrire en lisant
en silence pour guérir de cette vie en pensant à rien d’autre
en recopiant une phrase choc d’antonin artaud
le théâtre est l’état, le lieu, le point, où saisir l’anatomie humaine,
et par elle guérir la vie
une conférence du 18 juillet 1947 où artaud le momo disait
avoir frôlé l’ouverture de mon ton de cœur