SOUFFLER n’est pas jouer





Un poème est une durée, pendant laquelle, lecteur, je respire une loi qui fut préparée; je donne mon souffle et les machines de ma voix, ou seulement leur pouvoir, qui se concilie avec le silence.  Paul Valéry





Souffler n’est pas jouer Souffler un pion sur le damier Souffler profession d’un souffleur de vers Souffler sur le cordon d’amadou pour rallumer sa pipe, sa vieille pipe en bois Souffler la fumée d’une Craven A Souffler sur les braises de ses tisons après avoir ôté les cendres de la veille Souffler le chaud Souffler le froid Souffler le siroco Souffler la bise imaginaire sur la cigale et la fourmi Souffler au poil le lièvre et dans les plumes de la perdrix Souffler à la figure les imprécations d’un personnage de Tragédie Souffler dans sa trompette coudée du Be Bop ou du jazz funk Souffler avec furie ses rafales de Mistral qui rendent fadas les Phocéens Souffler l’esprit joyeux de Mai sur le Boulmich qui descend vers la mer Souffler à Murano le verre en cristal de Bobo de Bohème Souffler sur les années perdues et les feuillets de Marcel disséminés au pied du lit Souffler sur un exemplaire dépareillé de Moby Dick Souffler comme un taureau mis à mort à las Ventas ou à la Maestranza Souffler sur cette page que j’ai composée de brique et de broque pleine de nostalgies et de futilités


	

LES DEUX SOURCES DE COLETTE





Il y a un demi-siècle, et plus, que je parcours un livre avant de m’endormir.

Cette nuit c’étaient ces lignes cocasses de Colette évoquant le voisin d’un jardin attenant,

qui bêchait parlant à son chien blanc qu’il teignait au 14 juillet « la tête en bleu et l’arrière-train en rouge. »

À mon réveil, un peu avant 7 heures, je reprends « Sido », stupéfait, étonné et ravi,

d’apprendre que cette mère unique réveillait l’été sa gamine à trois heures et demie !

La petite « Beauté, Joyau-tout-en-or », s’en allait « un panier vide à chaque bras, vers les fraises, les cassis et les groseilles barbues ». Revenant à la cloche de la première messe, mais pas avant de s’être saoulée des fruits sauvages recueillis et d’avoir goûté l’eau de  deux sources perdues.

Quand sa plume lui dicte ce dernier souvenir, l’écrivaine qui a atteint les trois quarts de sa vie,

souhaite qu’ « au moment de tout finir », la saveur des sources emplisse encore sa bouche, « et que j’emporte, avec moi, cette gorgée imaginaire*… »

Avant de tout finir, formule ouverte à tous les vents.

Ce matin du lendemain de Noël 2020, c’est Mistral fou qui retient un temps mes volets.

Durant ses derniers jours, ma femme, ma « semblance », ma moitié, ne voulait plus qu’on les ferme la nuit.

Elle voulait encore goûter la saveur des étoiles, le pâle dernier reflet d’un monde qui allait la quitter.





*Et que j’emporte entre mes dents un flocon des neiges d’antan. Brassens (Le Moyenâgeux) Hommage à François Villon

MES PETITES CARTES D’ÉCHOUAGE





MES PETITES CARTES D’ÉCHOUAGES





Lundi matin dans le jardin chaud mais secoué par le mistral

je lis j’écris et je m’absente

faute d’oiseaux à l’entour je deviens papillon

qui se joue du vent dans l’abricotier qu’il prend pour un berceau





je glisse cette phrase sur une carte format d’identité

alors qu’elle est si éloignée d’une identité bien établie





le soir je reprends la même place

siège en plastique souple et bas sous les arbres fruitiers

le vent n’en finit pas de faire son ramdam

les papillons se sont enfuis





je n’avais pas du tout prévu de poursuivre cette écriture

mais je l’écris pour mon petit fils

qui la lira plus tard

et découvrira que ce jour-là son grand-père a consigné le fait

qu’une maudite guêpe l’avait piquée sur le crâne

alors qu’il faisait du tri sélectif avec sa maman

ma fille





l’autre m’envoie des photos et des impressions

depuis l’île de Nantucket

elle a vu des phoques des vrais





ainsi passent les jours et les soucis

sur mes petites cartes d’échouage

une cigale me donne le dernier la

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