INFIME CONTRIBUTION À UNE CONVERSATION SANS FIN

« Nous survenons en quelque sorte, au beau milieu d’une conversation qui est déjà commencée et dans laquelle nous essayons de nous orienter afin de pouvoir à notre tour y apporter notre contribution. »

Paul Ricœur

*

Impro du soir À l’heure où l’oiseau de Minerve prend son vol nous voilà peuplant notre solitude d’écritures folles en profitant de l’énergie donnée par la chaîne musicale Mezzo Après le concert pour violon de Beethoven que l’on écoute sans le regarder tant le soliste fait de mimiques Nous plongeons dans la rediffusion d’un concert de djazz où les notes et les oreilles se libèrent des semelles de plomb On voit alors et l’on écoute tout ouïe le pianiste Léo Genovese barbe d’un rabbin exégète  cheveux frisés et mains qui se croisent Esperanza Spalding la contrebassiste qui joue comme en extase  – Esperanza Esperanza yo no puedo bailar tchatchatcha – Jack De Johnette à la batterie que tous les fervents de Keith Jarret connaissent et Joe Lovano soufflant dans son sax comme souffle souffle la baleine blanche de Melville Impro du soir aux couleurs des confins d’un monde inédit où l’on jouit des musiciens grâce au cercle ouvert par les nouvelles technologies – l’écran plat du salon et l’écran de cet écrit où se joue notre texte bri-collé comme une partition – tout en dégustant une dorade cuite sur la plancha à la sal gorda et qu’un pêcheur de l’étang de Berre a sorti ce matin devant nous de ses filets On dirait On dirait On en dirait tant On dirait le temps en suspens Ô lac On dirait Ulysse rentrant à Ithaque et ne sachant pas que Pénélope est morte On dirait Orphée revenant des Enfers qui donne sur sa lyre une dernière ode aux  heureux mortels Accrochez-vous au poitrail à la gorge pourpre et aux ailes d’or de l’oiseau Phénix mourant et renaissant et Prenez soin des livres des disparu.e.s qui  dorment dans vos bibliothèques et qui attendent d’être réveillé.e.s et réinterprêtés par les musiciens d’un soir et les aèdes aveugles qui ne sachant plus trop sur quel pied danser sans voir donnent les noms et sans marcher progressent comme disent deux vers traduits de Lao-Tseu…nous n’irons pas plus loin  

VOYAGE EN INSOMNIE

Voyage en Insomnie
Dans le labyrinthe
Des rêves idiots
Comme la rive d'une mer
Envahie dans la nuit
Par des statues de sel

Voyage en Insomnie
Dans le mitan du lit
La rivière est profonde
La Belle que voici
Ma mouette plaintive
Y prolonge sa ronde

Voyage en Insomnie
Rêves nous imaginent
De toutes parts déchirés
Eurydice et Orphée
Qui patiemment recoud
Ton livre de sable insensé

Voyage en Insomnie
Mes pensées dans la nasse
Font les quatre cents coups
Les quatre sans cous
Chante Robert le Diable
Dans le château de Fantômas

Voyage en Insomnie
Mon royaume pour un cheval
Ma cabane au Canada
Dans le parc de Mauricie
Et les dormeurs du val
Étendus en chien de fusil

Le voyage se termine
Le rêveur éveillé
Épluche ses images de papier
Il les broie en confettis

Secouez lecteurs silencieux
Le grand kaléidoscope
Peut-être y verrez-vous
Votre ultime portrait










PAS DE QUOI EN FAIRE UN POÈME

Pas de quoi en faire un poème

me dit l’empereur philosophe :

Écrire ses pensées chaque jour

était un de ses dadas.





Pas de quoi en faire un poème :

Bientôt tu auras tout oublié !

Bientôt tous t’auront oublié !*

*Marc Aurèle





Pas de quoi en faire un poème ?

Je sais bien mais quand même

Sans pouvoir et sans pensée particulière

Je l’écris ce poème





Unique et sans chichis

Il m’oblige à déployer

Les formes imaginatives

Qui font le corps d’un texte

En perpétuel mouvement





Je l’écris ce poème

Vers le haut vers le bas

Je l’écris à la lettre

Allant de l’une à l’autre





Abeilles qui m’apportent

Le miel de chaque jour

Il est amer parfois

Mais ce matin Orphée

Fait entendre sa lyre





Poète et musicien

Il apaise le cœur

Des humains et des arbres

Des oiseaux des mortels





Il est temps Ô ma muse

D’en faire un beau poème