LA NUIT QUARTIER LIBRE À LA FOLLE DU LOGIS

VIVRE DE NUIT dans la lumière de pensées au ralenti, rêves éveillés, lectures déraisonnables, écritures à la main qui transmet ce qui parle dans la tête au papier. Étendu dans son lit, tête posée sur l’oreiller, recouvert de son linceul 1 bleu, jaune ou vert. Vivre de vocabulaire vérifié, amplifié, d’étymologies, de la folle du logis à qui l’on donne tout pouvoir d’opérer sur la feuille de papier. Avant d’éteindre les feux et de piquer un petit somme. Puis recommencer. Nouvel éveil, nouvelle ballade d’Orphée qui doit aller de l’avant, sans se retourner. 1 en occitan le drap est appelé linçol selon le sens premier de linceul : petite pièce de « lin » et non drap funéraire.

sur la toile aussi on laisse aller « la folle du logis » dorio 17/11/2022

LENGA D’OC LENGA DE FUOC









Pédasser, péguer, bouléguer.

Trois verbes issus de l’occitan.

Raccommoder, coller, se bouger.

La lenga d’òc

Le parler premier de moun païre

Mon père né dans une ferme d’Ariège

En l’an 1912





Langue d’oc

Dont on l’avait persuadé

Que c’était un pas-toi !

Et qu’il dut troquer à l’école

Pour un abécédaire exclusivement en français





Mais l’occitan enraciné reprenait langue

Dans les travaux et les jours

Du petit homme

Et de celui qui accomplit sa vie durant

son destin de paysan





Moi

Unique rejeton

Né en 1945

Je fus un desparaulat

Privé de parole occitane

Mais mon oreille me l’enseigna :

les chansons du bouïè de mon papa

celles de Marti et de la veine protestataire issue de 68

puis mes lectures de Ventadour

et des autres troubadours





Troba Trouve Trouver

Camina dins lès pás d’Orfèu

E t’entornes pas !

Fais ton chemin dans les pas d’Orphée

Et ne te retourne pas !

VIENI ORFEO VIENI

Vieni Orfeo vieni con lei
Al piccolo cimitero de campagna

Andrea Zanzotto

Viens Orphée viens avec elle
Dans le petit cimetière de campagne


Je lis me précipite et m’éparpille
Les yeux entrant dans les pages bilingues
Des langues latines

Italien portugais espagnol catalan
Et cet occitan que j’entendis enfant dans ma cuisine
Quand un ami paysan venait visiter mon père
Mais que je n’eus pas le droit de parler
Puisqu’on pensait qu’il contaminerait
La langue apprise à l’école de la République

Vieni Orfeo vieni
Vient me régaler
De ses frôlements langagiers
Glossolalies amuïssements amusements
écarts 
 nel terreno stesso del vagare
(sur le terrain même de l’errance)
Où personne n’empêche plus le bambin aux cheveux blancs
De batifoler 
Avec Orphée 

JE NE SAIS POURQUOI





Je ne sais pourquoi j’ai perdu mon poème
Toute une page allant sur les pas d’Orphée
Qui soudain s’efface et disparaît

Je ne sais pourquoi je n’en ai nul regret
Je n’ai nulle envie de touiller ses cendres
De le transformer en poupée fétiche

Mon poème égaré enfoui sous le sable
Apoème écrit à l’ombre d’un pavé
Vulgairement parlant à présent je m’en fiche



je ne sais pourquoi carte manuscrite
carte recto hypnographies je ne sais pourquoi 10,5×14,8 cm

LES DEMOISELLES DU TÉLÉPHONE





TÉLÉPHONIE

Tâtonnant dans la nuit, je quitte le bureau de poste où la voix aimée de Grand-Mère ne répond plus.

Ou bien, je crois entendre, mon oreille collée au récepteur, Orphée, répétant le nom de sa morte.

En paraphrasant ainsi, l’auteur prodigieux de la Recherche, je réinterprète alors, cent ans après, la partition des Filles de la Nuit, Messagères de la Parole, ces Demoiselles du téléphone, divinités sans visages.

Sans aucun affect, leurs voix volontairement douces, mais devenues, avec le temps, impitoyables, répètent ad libitum : « Il n’y a plus d’abonnée, au numéro que vous avez demandé. »





« TA PAUVRE VOIX BRISÉE MEURTRIE »…ainsi le narrateur fait l’amère expérience des premières communications transmises par la voix de sa divine mère, au téléphone.

Alors qu’en lui écrivant une lettre, elle savait cacher en une forme maîtrisée, ses joies et ses peines, elle ne peut, en revanche, parlant au bout du fil, donner le change ; sa voix brisée, vaincue, traduit (trahi), la perte insupportable de celle qui l’engendra et l’accompagna, intimement, tout au long (cours) de sa vie.

Et en effet, dans ces cruelles circonstances, cette voix (trop) lointaine, sans le secours du visage aimé à proximité, les caresses de ses yeux, nous glace.

À l’inverse et pour ma part, je n’ai pas oublié le beau visage ridé de ma grand-mère, assise au coin du feu (le cantou),  qui me racontait son passé, vivifié par ma présence, me donnant l’illusion que cette voix singulière, ne serait jamais perdue comme, paradoxalement, ces voix sans personne, que proposait Jean Tardieu, entouré de ses amis poètes, au Club d’essai, l’émission d’une radio libérée en 1945 (la date de ma naissance, couchée sur le livret de famille).





(Un dictionnaire à part moi : deux textes en cours)