La poésie sans blablabla la poésie ça jette un froid La poésie des soupers aux chandelles dans le port de Bougie La poésie du coffret de santal 1 La poésie d’Anna de Noailles pressant contre son sein la vie âpre et farouche La poésie du trèfle rouge agité comme leurre devant la grenouille qui se veut faire aussi grosse que le bœuf La poésie des bœufs des jams des impros de guitares manouches La poésie par petites touches La poésie des élégies le genre ailé d’Icare et de Joachim Du Bellay La poésie des Regrets La poésie des voix intérieures coulant à grands flots chez Monsieur Victor Hugo La poésie des conversations à voix basse et des partitions de Paul Verlaine notant avec soin l’inflexion des voix chères qui se sont tues La poésie du revolver aux cheveux blancs 2 La poésie du soleil noir dont on tâche de recoller pièce à pièce les métaphores et les oxymorons La poésie des livres maudits isolés en chambre de décontamination La poésie de cette nuit portée par mon crayon sur un papier la voix en tête de poèmes affichant leur vulnérabilité Mais la poésie en fin de conte et contre toute attente réhabilitée
Hay golpes en la vida ! Cesar Vallejo Los heraldos negros
Coup de raccroc, de Jarnac, coup sur le nez, la vie est un combat singulier. Coup de ha(z)ard (le jeu de dés), roulent les chiffres des casinos, rien ne va plus, les jeux sont faits. Coup malheureux sur le tapis, sur le billard des insomnies. Zéro, le chiffre te poursuit. Coup sur la tête du philosophe au marteau devenu fou en voyant un cheval mourir sous les coups de son cocher. Coup de tonnerre dans un ciel serein ; la guerre, que l’on croyait objet exclusif des historiens, reprend ce 24 février 2022 dans l’Ukraine pro-européenne que veut anéantir la puissance militaro-fasciste russe. Coup sur les rêves kantiens de Paix Universelle. Coup sur les signes ascendants de l’Utopie d’une poésie qui devait être faite par tous non par un. 1
Coup de raccroc : Juste ou faux par hasard…L’art ne me connait pas Je ne connais pas l’art 2 Coup de Jarnac, coup d’épée d’un duel, porté à l’arrière du genou de son adversaire par Gut Chabot Saint Gelais, baron de Jarnac. Coup sur le nez à ne pas confondre avec avoir un coup dans le nez. Coup de al-azahar : le jeu de dés sur lequel était dessiné el azahar, la fleur d’oranger. Coup sur la suite d’un texte tordu, touffu, écrit en l’an soixante-sixième de mon âge, repris dix ans plus tard en tournant les feuillets blancs et noirs d’un livre 3 voué à sa disparition.
1 Lautréamont 2 Tristan Corbière 3 JE T’RÊVE Editions Rafaël de Surtis Cordes/Ciel 2011)
CINQ POÈMES
Les poèmes ci-dessous sont destinés tant aux amoureux des livres de poésie qu’aux praticiens d’un nouveau savoir-lire, sur les écrans de la grande conversion numérique. Dans un monde régi par la logique du marché, où l’individu doit être rentable ou périr, la poésie n’a pas de prix : innocente, dérangeante, pauvre et sans valeur marchande, elle est toujours l'humaine mesure, au carrefour des rêves et des réalités, un cami compartit, « un chemin partagé », qui relie maille après maille ses lecteurs dispersés, joie et douleur mêlées dans un simple poème, qui ne fait que passer…1
JE DÉTESTE L’ART POUR L’ART
Dit-il en heptasyllabes
Las ramas del vendaval
« Les branches du vent d’aval »Je déteste l’art vendu
Au marché de poésie
El gallo abre el día
« Le cri d’un coq dans l’aurore »Le droit d’aimer sans mesure
Dit Camus à Tipasa
La llum ensalobrada
« La lumière sel et poivre »Il dit Je tourne la page
J’ai jeté toutes mes clefs
Mais c’est pure rhétoriqueElle se souvient de tous
Ceux qui ont chanté cet air
Voce ‘e notte ‘e te
Quanta malancunia*Dans le théâtre de rue
Les soirs d’été sur la chaise
Mélancolie prend le fraisLes poèmes sont des pierres
Des feuilles des cris du feu
Des voix qui viennent du sable
Des lettres de tous les âges
Adressées aux trépassés
Aux noms gravés dans l’oubliLes poèmes se parcourent
En tous sens Espace et sauts
Gambades de nos vies
*Chanson de Napoli que l'on peut traduire ainsi : « Voix dans la nuit Loin de toi, quelle mélancolie ! ». Les autres citations en castillan et en catalan que j’ai traduites avec fantaisie paraissent apocryphes.
Combien j’en ai bavé des vertes et des pas mûres
Le vers me vient ainsi à cinq heur’s du matin
Combien j’en ai chanté chansons que l’on murmure
Quand ça vaut mieux que d’attraper le scarlatinCombien j’en ai écrit lignes de poésie
Où l’on change le monde en choisissant ses mots
Devant la page blanche vague cénesthésie
Troubles de l’illusion pour apaiser nos mauxCombien j’en ai raté des occasions perdues
Des concerts de Coltrane des pièces de Shakespeare
Reggiani chantant la ballade des pendusCombien j’en ai dicté de regrets et soupirs
À la nuit qui enveloppe ce sonnet mes paroles
Suis-je ici Suis-je là Je ne sais plus mon rôle
6 juillet 2022
Jean Jacques Dorio ouvre ses poèmes denses, criant de vérité, au temps et à l’espace, il aime aussi d’être accompagné par d’autres poètes qui partagent son poème. Poésie en mille morceaux qu’elle-même répare comme elle répare le poète des pieds jusqu’à la tête. L’auteur, bien qu’il vive dans le monde, sait prendre ses distances et nous dit : Qu’importe mon nom. Il s’exclut du monde et en même temps s’y inscrit dans un entre deux : celui de deux extrémités comme dans certaines sagesses orientales.
Qu’importe mon nom fantôme errant
fiction de mes restes de vie
faufils encrés sur ces textes
que l’on confie au sac de peau
et d’ossements
Non seulement l’auteur offre ses poèmes aux lecteurs mais aussi sa personne sans se faire d’illusion, sans prétention, ces Cendres Faites en votre miel. Une sorte d’alchimie où ce sont les autres qui prennent l’importance, pas lui qui offre ce peu. Il y a une douleur contenue qui s’exprime dans ces QUELQUES MOTS ARRACHÉS AU SILENCE DE LA NUIT. C’est Dans le sang de mon « Quotidien » que se pose le poème.
Il attend avant de naître
Que tous mes maux s’apaisent
Jean Jacques Dorio nous présente en fait un art poétique qui le fait exister tout en n’oubliant pas que l’important n’est pas le poème où les mots passent, mais l’homme à qui ils parlent. Ce quotidien, il sait le sublimer et nous l’offrir, le relier au monde de Tchouang-Tseu, Van Gogh, Nerval … C’est un appel à l’unité du monde et à la présence allant de L’odeur des foins coupés à Descartes cogitant. Le monde est plein, rond où le verbe aimer a le monde comme complément. Sans oublier un certain humour qui cache le côté négatif du monde vécu et ses regrets. Poèmes très denses de vie, de souvenirs, d’érudition où le poète reste au ras des mots de tous les jours dans une typographie variable et une profondeur du dire sans fin, sans fond.
Il y a un poème essentiel qui court tout au long du recueil quand on rassemble les titres écrits en majuscules et en plus grand caractère. Chaque poème aussi se lie au précédent et au suivant, signe à nouveau d’un monde plein et en équilibre : CE MONDE QUE L’ON PORTE EN SOI étranger au monde de réalité qui nous est extérieur, sauf ce monde proche que l’auteur a élu : La lune entre deux barres de la pergola. De banalités, de rien, l’auteur en fait quelque chose mais reprend aussitôt de la distance : Tralalala, ou, si l’on préfère nous invite à le suivre et à communiquer comme dans une chanson. Un bel hommage à la poésie qui est l’être pour la vie, notre support, notre raison d’exister envers et contre tout dont la matérialisation, le poème, sont les rêves d’un enfant perdu sans sa mère. Cette poésie de la sensation et de la pensée liées fait tout oublier sauf : Toi que je ne peux oublier. Tout est écrit pour s’élever vers une personne, lui rendre hommage en lui offrant tout y compris sa propre vie.
L’auteur n’est pas dupe. La fin du recueil éveille notre attention, prend ses distances et se libère du sérieux : L’art n’est qu’un jeuoù tout se confond, où le poème se rompt mais quelques roses de braises volètent à l’horizon. Il est abandonné à un lecteur potentiel qui le continue et le magnifie, il va vers ce qui dure : l’amour. Recueil dédié à tous ceux qui rêvent et qui accordent leurs rêves au poète pour aboutir à la belle forme / d’un livre. Une écriture de la clarification, de la présence, de la recherche de soi inscrit dans le monde. Il y a beaucoup de ramifications, de bifurcations qui rendent la lecture lente par cette densité qui ne cesse de s’affirmer au long des pages et de tendre la main à tout ce qui vit et a vécu dans le domaine des lettres et de la vie en général.
JEAN-MARIE CORBUSIER
Note de lecture parue dans la rubrique « Coups de cœur » du Journal des poètes n° 2 2022 91e année.