INSPIRATION PERDUE

Je n’écris plus de textes perso depuis belle lurette, mais j’écris ce que je lis ailleurs, ce sont, la plupart du temps, des anecdotes savoureuses rapportées. Ainsi celle de cet ami de Buñuel qui en plein élan créatif « bloque » sur un adjectif.

-Alors tu l’as trouvé ton adjectif ? lui demande Don Luis.

– Toujours pas, mais je continue à le chercher.

Ou bien j’écris aussi pour avoir quelque chose à faire durant mes nuits d’insomnie. Des notes désordonnées sans texte véritable. C’est comme une rumeur de fond, de celle que mes filles diffusent pour accompagner l’endormissement de leurs bébés.

J’écris aussi quelques lettres à mes anciens lecteurs qui m’écrivent pour me demander pourquoi j’ai cessé de publier quoi que ce soit. Après quelques phrases de remerciements, je leur fais toujours la même réponse : – Mais que voulez-vous je n’ai plus d’idées !

Un peu de prose désabusée à la manière d’Enrique Vila-Matas

Martigues mardi 12 mars 2024

UNE NOUVELLE QUI RESSEMBLE À UN DISQUE RAYÉ

Pour Sophie et pour Jean-Louis,

Il faut nager juste ce qu’il faut afin de s’abstenir d’essayer de sauver autrui. Il faut écrire juste ce qu’il faut afin de s’abstenir de vouloir être lu à tout prix. Il faut lire un roman juste ce qu’il faut afin de s’abstenir de se prendre pour son auteur (Enrique Vila-Matas) qui se prend dans ce premier essai romanesque Paris no se acaba nunca (Paris ne finit jamais) pour Papa Hemingway et son célèbre Paris est une fête.

« Tu ressembles à un disque rayé » dit la maman peu amène à son fiston au téléphone, elle à Barcelone, lui à Paris. « Paris est rayé », aurait écrit dans une lettre Kafka. Vila-Matas fait une liste de raies : le toit de verre situé au Grand Palais, les grilles des balcons, la Tour Eiffel qui se compose de traits, les petites chaises que l’on voit en plein air et les petites tables de café dont les jambes sont (encore) des traits.

Tu ressembles au lecteur qui lut tous les premiers livres de poche qui parurent et que tu te procurais au sous-sol du drugstore de Saint Germain : Kœnismark de Pierre Benoît, Les clés du royaume de A.J. Cronin, Vol de nuit de Saint-Ex (comme nous l’appelions), Ambre (le prénom de ta petite fille, soi dit en passant) de Kathlen Winsor.

Couchant ses souvenirs sur le papier, tu espères qu’à l’avenir ils auront disparu dans la poche trouée de la postérité. Juste ce qu’il faut afin de s’abstenir d’essayer de devenir un romancier.

On espère parfois l’avenir sans souvenirs Ne plus rien voir des tours d’ivoire Sœur Anne qu’avez-vous à signaler ?

Jean-Louis Rambour Y trouver la fièvre Éditions L’Herbe qui tremble

Martigues 10 décembre 2023

UNE FICTION brume insensée où l’on cherche son inspiration 35, 36, 37





trente-cinq

EN CE MOMENT J’ÉCRIS COMME JE RESPIRE. Et je respire selon l’attention que je porte à ma respiration. La plupart du temps, aucune.

Mais la nuit, en revanche, après avoir passé une heure à écrire comme je respire, toujours au lit et appuyé sur mon oreiller, quand j’arrête le flux, éteins la lampe de chevet, je m’aide pour tâcher de me rendormir, de l’attention que je porte alors à ma respiration (inspiration, expiration), faisant ainsi barrage aux pensées qui essaient de traverser mon esprit.

-Alors, avant de plonger dans ton sommeil qu’as-tu écrit cette nuit ?

J’ai écrit ce que personne ne lira jamais dans les écoles.

J’ai écrit, comme je les ai lus, plusieurs textes en un, ouverts à l’interprétation et aux malentendus.

J’ai puisé de mémoire dans mon rouleau de citations long comme les Champs Élysées un 14 juillet.

J’ai écrit comme je respire et sans masque à papier.





trente-six

JE ME RÉVEILLE, ce vendredi 2 octobre 2020, et je n’ose ouvrir mes volets, car j’entends le vent de la mer, prélude à une tempête.

Aussi, avant d’avaler mon petit déjeuner, j’avale les phrases d’un romancier catalan écrites en espagnol (castellano), extraites d’un roman dont le titre est puisé dans le début d’un vers de Raymond Queneau.

Non l’original « cette brume insensée », mais sa traduction.

Je lis, laissant aller, m’amusant des embrouillaminis dessinés par ce narrateur fictif, qui pour vivre, au sens littéral de gagner sa croûte, fait deux métiers à nul autre pareils.

1 Celui de « traducteur préalable », il prévoit les difficultés de traductions, qu’il envoie au traducteur vedette, dont le nom paraîtra sur la première page.

2 Celui de fournir des citations (son dada), toujours de manière subalterne, à un auteur « star » de la- littérature-qui- se-vend.

Bon, il est temps d’ouvrir mes volets parme, et d’éviter, le temps de refermer ma fenêtre, la bourrasque.





trente-sept

C’EST QUAND ON EST PERDU dans une forêt ou un texte touffu, que l’on fait appel à un souvenir heureux, une maxime, une citation, un instant précieux que l’on vécut comme une épiphanie.

Je sais bien que ce début fait un peu charabia mais je l’ai écrit. Et en l’écrivant, j’ai entendu « le mobile » qui m’annonçait un nouveau message :

Le romancier ne doit pas être un donneur de leçons, mais à partir de ce qu’il « détecte », poser

les bonnes questions. »

Je traduis de l’espagnol une phrase supposée dite par l’auteur « d’Orange Mécanique ».

-Gracias Enric, te contesto muy pronto. (Merci Henri, je te réponds bientôt)

Ça a été ma première idée d’un e-mail immédiat, mais réflexion faite, et compte tenu de la situation

brumeuse dans laquelle j’étais pris, j’ai ricoché vers mon vieux Queneau. (vieux comme un breuvage

qui s’améliore avec l’âge). Et, hasard des recherches, j’ai fait d’une pierre deux coups.

« Cette brume insensée où s’agitent des ombres, comment pourrais-je l’éclairer ? »

La phrase écrite par Raymond Queneau est mise en exergue par Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance 1975, et par Enrique Vila-Matas, qui, de plus, a fait des trois premiers mots, le titre de son roman « Esta bruma insensata » 2019.


	

J’AI BEAU LES RETENIR LES MOTS M’ÉCHAPPENT

 

J’ai beau les retenir les mots m’échappent
Je connais leur danger leur manque de réalité
Mais je suis dans l’arène le taureau est lâché
Je le cite je l’incite à passer à côté
Mais rien n'y fait
 
J’ai beau les retenir les mots m’échappent
Vaniteux mesquins égocentriques
Intrigants facétieux – Passez au large
leur dis-je Laissez-moi à ma guise robinsonner
 
Mais  ils ne m’écoutent pas
Ils s’écoulent sans cesse
Fleuves intranquilles Pierrots lunaires
Fils d’Ariane emmêlés
Sur mes cahiers raturés

 
Ils passent d’un lieu à l’autre
D’un livre terminé à un livre recommencé
Jusqu’au jour –cette nuit – où les mots enfin m’abandonnent :
Y con eso quedo dicho todo*
Voilà…tout est dit !
 
*derniers mots de Bartleby y compañia
Enrique Vila-Matas (2000)