JE RÊVE DE ZÉNON D’ÉLÉE

RÊVES EN PAGAILLE 5

Je rêve mais je rêve ! Je me répète la formule un arc à la main tirant une de ces flèches de Zénon d’Élée qui vibre vole et qui ne vole pas Valéry Le cimetière marin Je rêve que je fais des ricochets dans la rivière Urumbamba en fredonnant cette chanson populaire du Pérou : Ese rio de Urumbamba Casi casi me ha llevado Una linda profesorita En sus brazos me ha salvado Cette rivière Urumbamba Presque presque m’a emporté Une jolie professorita En ses bras m’a sauvé Je rêve des Champs magnétiques cette nuit d’août où je tue des aoutats sur le museau des bœufs de mon père Noël (c’était son prénom) pendant qu’il les joint pour s’en aller aux champs Je rêve d’un départ de feu dans le petit bois de pin qui surplombe ma maison je me vois avec un ridicule tuyau d’arrosage criant affolé « Mais que font les canadairs ? » Je rêve de mon premier appareil photo « un lubitel » des plus élémentaires que j’utilise pour la première fois devant l’Érechtéion en pointant ses dames Caryatides Je rêve de ma belle sœur revenue des Enfers à qui j’apprends l’accord de « la mineur » Je lui prends la main gauche et applique un à un les doigts sur les cordes en lui disant : tu vois c’est pas « l’amour sorcier »…

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JE RÊVE DE CHIENS PERDUS…

DES RÊVES EN PAGAILLE 4

Je rêve de chiens perdus dont j’ai perdu le nom Je rêve de la figure dessinée sur un dé à jouer que les Espagnols appellent azahar (c’est la fleur d’oranger et le jeu de hasard) Je rêve de la pierre de Rosette mais c’est un sonnet de Ronsard qui a remplacé les hiéroglyphes Je rêve que je suis assis sur une pierre du Miroir des Oiseaux (à Martigues où j’habite) Je lis intérieurement un poème d’Octavio Paz dont je sens soudain la présence à mes côtés (carne y hueso) Je suis troublé bien que le poème évoque cette lutte où l’on est seul avec la parole hoy lucho a solas con una palabra. Paz s’évapore Queneau a pris sa place mais cette fois nous sommes à une table de bistrotLe poète sort un petit carnet il me mit Un enfant a dit Je sais des poèmes Je rêve que je fais des ricochets sous le pont de mon village qui enjambe l’Arize Je rêve que je saute à pieds joints depuis ma terrasse dans les lavandins Je rêve que ma fille Noémie me raconte son dernier rêve : Mathis 5 ans est au piano se balance fait le fou et tombe à la renverse rattrapée par les bras de mamie Jojo Je rêve que je sors d’une exposition de Morandi à Toulon et que je tombe sur une bande de marins éméchés qui chantent à tue-tête (mais pas à cloche pied) l’Internationale Je rêve que pendant la canicule je passe mes nuits dans le hamac du jardin fasciné par la constellation d’Orion…

JE RÊVE DE RÊVES SANS FIN

RÊVES EN PAGAILLE 3

Je rêve de rêves qu’il m’est impossible de transcrire tant ils sont embrouillés Je rêve de mon épouse disparue qui met un doigt sur mes lèvres en me disant Chut Je rêve de rêves sans fin qui nécessiteraient des pages d’écriture alors que mon propos n’est que de rapporter des rêves brefs Je rêve d’images et de paroles rapportées issues plus de mes pratiques d’écriture que de rêves chimiquement purs Je rêve de rêves lus chez Butor Matières de rêves, chez Michaux Façons d’endormi Façons d’éveillé, chez Jaccottet dans ses Semaisons, Tabucchi Rêves de rêves, Dorio Je T’RêveJe rêve de rêves qui font trop de mal à l’image d’êtres chers qui se sont tus De rêves qu’il m’est impossible de rapporter Hermétiques fermés comme disaient les troubadours pratiquant le trobar clus ou les enfants chantant dans la cour de récré Les portes sont fermées à clef !

JE RÊVE D’UN ATELIER D’ÉCRITURE

RÊVES EN PAGAILLE 2

Je rêve d’un atelier d’écriture Je donne aux participants un vers connu ou inconnu Un vers unique qu’il s’agit d’étirer puis par éliminations successives de réduire à un seul mot Je rêve que je suis dans le fournil du boulanger où j’allais enfant comme un « effaré » Un vautour entre qui prend dans ses serres une miche croustillante Je rêve que je suis à la caisse d’un supermarché mais quand je sors ma carte bleue elle fond dans mes doigts Je rêve d’un dessin de Chaval de l’album Ils sont cons ces oiseaux Une grue cendrée me fonce dessus Je cours comme un dératé mais me retrouve devant un précipice Je rêve d’une petite dame brune qui m’apprend à danser la valse puis le tango tout en jouant de l’accordéon diatonique Je rêve que je fais un speech devant la Sainte Victoire au musée de Bâle (Basel) Mais au fur et à mesure de mon baratin le tableau de Cézanne disparaît au profit de celui d’André Masson Je rêve de Jacques Audiberti dont le père maçon chantait la chanson de ce diable de Nougaro rue du Saint Esprit

UNE MINUTE D’ARBRE HEUREUX

UNE MINUTE D’ARBRE HEUREUX

J’ai reçu la lettre d’une lectrice faisant éloge de « Mes arbres », une suite que j’aurais écrite, je ne sais où, mais qui avait réveillé en elle bien des échos. Mais je me suis vite aperçu qu’il y avait erreur sur la personne. Jamais en effet je n’ai fait état du fait que les forêts/ apprennent à vivre/ avec soi-même. Et encore moins ai-je fait référence à coyote, ours noir, orignal. J’ai donc cherché la source de la méprise et j’ai compris que ma lectrice s’adressait en réalité à ma presque homonyme, non Dorio, mais Dorion (Hélène), cette québécoise qui a l’honneur d’être au programme du baccalauréat de français pour la prochaine saison (2023-2024), avec son recueil de poèmes intitulé Mes forêts. N’empêche, écrivant dans ma couche d’été, comme hors de moi, cette chronique arborescente, j’ai été « une minute d’arbre heureux ». Martigues dimanche 9 juillet 2023