ATTENTION POÉSIE

à Michel de Montaigne,

Toujours on reçoit en plein nez ce poteau : ATTENTION POÉSIE. Pourquoi?
Franchement je n’en sais rien, je me le demande.
Je ne m’obstine à écrire des poèmes peut-être que pour tâcher de savoir.
Jacques Réda
Une lettre à Action Poétique (29 mai 1977)
 

Je ne sais pas ce que va dire le poème,
Mais tout en le faisant,
Je vais indiquer ma manière de procéder :

Ici et maintenant – c’est la nuit –
et j’ai préparé mon activité particulière
ainsi :

J’ai écouté les silences pianistiques de John Cage
J’ai lu un entretien d’Octavio Paz
qui m’a – par parenthèse – soufflé les premiers mots
que j’ai traduits
J’ai dessiné le signe chinois Xue (étudier)
Avec en vis-à-vis une page de 77 « hypnographies »


Maintenant que peu à peu sont venus le souffle et l’énergie,
Le texte peut se tramer,
S’imaginer ligne à ligne,
Persévérer dans l’attention extrême,
L’humour et la fantaisie,
Le rythme lent ou rapide,
S’ouvrir à la polysémie

Ah! j’oubliais :
pas de rature…
j’écris au fil de l’épée

Le poème peut maintenant s’affirmer
avec ses variétés d’un unique moment :

L’épée pour la plume
Coltrane qui a remplacé Cage
et cette allure vagabonde
retirée des occupations communes du monde
qu’appréciait tant Montaigne

Je m’imagine que l’infatigable lecteur écrivant ses Essais
 Sera pour les derniers accords de ma pièce,
mon lecteur essentiel

Je l’imagine à mes côtés
Secouant après cet exercice,
(qu’il nommait « de l’exercitation »),
le kaléidoscope des résurrections :

Tout un poème !



J’ai dessiné le signe chinois Xue (étudier) Avec en vis-à-vis une page de 77 « hypnographies »

J’ÉCRIS opus 17





J’écris comme un voleur

J’écris comme personne

J’écris comme une fleur

J’écris et je griffonne





J’écris sans respirer

J’écris et je mijote

J’écris sans fanfaronner

J’écris sans ma jugeote





J’écris au onzième étage

J’écris dans le troisième dessous

J’écris dans un fouillis réjouissant

J’écris sans connaître les affres de l’écriture





J’écris comme un menteur sacré

J’écris en relisant les autres

J’écris sans avoir de mentor

J’écris en évitant les notes





J’écris sans jamais raturer

J’écris en me moquant d’être à la page

J’écris sans fin

J’écris ayant toujours faim





J’écris d’abord et il m’arrive de penser ensuite

J’écris sans penser à rien de particulier

J’écris quand la ville dort

J’écris coquin de sort





J’écris en laissant des blancs





J’écris comme je ne suis pas un romancier

Sans voir un lieu des personnages

Une scène qui trotte dans ma tête

J’écris en changeant de stylo quand le mien se met à pâlir





J’écris en attendant que ça passe

J’écris jusqu’à la dernière goutte d’encre

J’écris atterré en revoyant les tableaux horrible de Goya

J’écris sans avoir réfléchi aux questions qui hantent les philosophes





J’écris en croyant voguer vers le Nouveau Monde

J’écris admiratif de ce mexicain qui avait pour nom Paz

J’écris en paix

J’écris libéré de mes nostalgies révolutionnaires qui me privaient de toute lucidité





J’écris en pensant que les monothéismes et les replis identitaires sont source d’intolérance et de guerres qui font le malheur des peuples

J’écris en fin de compte en oubliant ce que je viens d’écrire pour chercher à faire mieux demain

J'écris Fraternité

L’ARC ET LA LYRE





Bajo tu arco la noche duerme

Velan tus brasas

Octavio Paz





 Sous ton arc dort la nuit dort

Veillent les braises

(ma traduction)





La nuit me tend son arc

El Arco y la Lira

Echos de Paz

Le bien nommé





L’arc et la lyre

La flèche de Zénon d’Élée

Qui vole immobile

Et la lyre d’Orphée

Qui fait danser les Muses





Paix aux mille soleils des insomnies

Litanies des commencements

Épiphanies des songes

Pierres vives où l’on grave nos chants

UN SONGE QUI SOUS MINUIT SCINTILLE





Je lisais un poème écrit en espagnol. Peut-être d’Octavio Paz, dont je vois la couverture noire,

et le titre en bleu sarcelle, Libertad bajo palabra. J’avais sous mes yeux, une page du livre, que

je lisais et relisais, mais mentalement.

J’étais assis sur un banc vert dans une rue populeuse, où les gens passaient et repassaient, comme

au paseo du soir. Je rêvais aussi, je ne sais plus dans quel ordre, qu’on descendait un escalier, avec

un groupe de personnes ensemble, visitant un musée.

Le poème, que je lisais et relisais,  était une succession d’images, comme dans l’écriture automatique

des surréalistes, mais sous forme de sonnet, forme abolie par André Breton.

C’est alors qu’un personnage envahit l’espace du rêve. Brun avec une moustache,

il passa devant moi, puis revint sur ses pas. Je n’étais plus dans la rue, mais sur le quai du chenal

qui traverse ma ville, en face de sa bibliothèque, rebaptisée « médiathèque ».

L’homme qui était passé devant moi, je n’en doutais plus, était le poète dont je lisais la page.

Carne y hueso, en chair et en os. L’occasion était trop belle, pour que je m’adresse au maestro mexicain.

Je choisissais une ligne forte, belle et quelque peu énigmatique, une étincelle noire, une pépite,

et la lançait en l’air, espérant qu’elle « toucherait » son supposé auteur.

Tendida, piedra hecha de mediodia, ojos entrecerrados donde el blanco azulea, entornada sonrisa. (Paz)

« Déployée, pierre qui sous midi scintille, yeux entrouverts dont le blanc s’azure, sourire entrebâillé. » (Dorio)

Mais la vision s’estompa au moment où trois à quatre individus s’assirent de concert sur mon banc.

Ils ne tardèrent pas à manifester leur hostilité, m’arrachèrent la page du livre et la déchirèrent en mille morceaux.

Le rêve réécrit ce matin, je ne trouve pas d’explication.

POUR LE PLAISIR DE L’INÉDIT





Ici il n’y a que poèmes inédits

Chaque jour est ballade

Comme un poisson d’avril





Ici gentillesse et noblesse

grattent le palimpseste :

aise, soulas, druz, lyesse,

loin des vieulx corbeaus aigris.





Ici où présents sont

ces mots accordés

sans me vanter





Il faudrait souvent réécrire ses inédits

Faisant silence comme chemins

Que l’on ne trouve qu’ inattendus





Mais l’autre voix* elle est ainsi

Qui s’ajoute et nous ajoute…





Et à chacun de rectifier !









*la voz otra : à certains moments, longs ou brefs, répétés ou isolés,

tous les poètes qui le sont vraiment entendent l’autre voix.

Elle est étrangère et c’est la leur, elle est à tous et à personne.

Octavio Paz (La otra voz ) 1990