Le 13 février 1936, Léon Blum installé à l’arrière d’une automobile conduite par un député ami socialiste, est reconnu par des individus assistant aux obsèques d’un écrivain journaliste de l’Action Française, journal d’inspiration royaliste, anti dreyfusarde et antisémite. Aux cris de Mort au Juif, Blum assassin, on casse les vitres de la voiture et l’on frappe au visage le futur président du conseil du Front Populaire, son sang ruisselle et il ne doit sa survie qu’à la présence de policiers de garde et d’ouvriers travaillant sur un chantier qui le mettent à l’abri. « Je sais maintenant ce que veut dire lynchage » dira Blum. Trois jours après une manifestation de soutien initiée par les forces du Front Populaire, se déroule du Panthéon à Nation. Jean Guehenno écrit à Léon Blum : « Ces hommes haïssent en vous ce qu’ils haïssaient en Jaurès : la raison même. Ils haïssent ce qui vous rend à nos yeux estimable, le respect que vous avez du peuple. »
Author Archives: Jean Jacques Dorio
UNE NOUVELLE HÉSITANTE
UNE NOUVELLE HÉSITANTE
Entre Séville et Grenade
Cette fois le choc des coïncidences t’entraîne à Grenade (si, en su Granada, comme dit un poème dédié à Federico García Lorca). Une dame à l’ancienne, avec une mantille de dentelle noire sur les cheveux, te montre ses travaux de broderies, qu’elle fit, faute de mieux, en attendant « son homme », le futur mari qui lui était destiné. Peut-être parce que tu apparais curieux, intéressé, elle détaille pour toi les mille et un motifs de fleurs, les points de croix, les initiales de noms et de prénoms entrelacés. Mais tu n’oses pas lui demander ce qu’elle en pense vraiment quarante ans après. Ce qu’elle pense de cette servitude volontaire; elle cousant, brodant en attendant de faire don de sa virginité, lui, la rencontrant de temps en temps, en tout bien tout honneur, faisant sérieusement ses études de médecine, mais, les choses étant ce qu’elles sont, courant avec quelques amis les bordels, après avoir fait le tour des bars à tapas, où l’on se raconte l’une après l’autre des histoires de sexe à mourir de rire. Une virée dans l’air du temps de cette Espagne franquiste du sabre et du goupillon.
De Grenade à Séville, il n’y a qu’une chanson légère de Iolanda Gigliotti alias Dalida, où l’on retrouve mantilles, « des yeux noirs qui pétillent », « par-dessus la charmille ». Toi, tu as découvert Sevilla, la maravilla, en pleine semaine sainte. Mais loin de te réjouir, les défilés d’encapuchados à la mode Ku Klux Klan, t’avaient glacé. Au son des tambours et des trompettes militaires, tu avais ressenti une véritable terreur. C’étaient des morts vivants qui portaient le fardeau d’un Jésus (Réssous) crucifié et d’une Vierge dolorosa, des Douleurs.
À ce moment du récit, tu t’aperçois que tu t’es engagé sur une mauvaise voie, les Stations, la Passion, ces restes de religion dolente, vulgairement parlant, c’est pas ton truc (à plume !) Tu aurais dû rester à Granada, toute une nuit où l’on boit de la manzanilla, (un vin très sec et doré), en écoutant le chant profond d’une guitare gitane : voy como ayer gitana, murerte mía, por estos aires de Granada, mi Granada Machado hommage à Lorca « Aujourd’hui comme hier, promenant ma mort gitane, dans l’air de Grenade, de ma Grenade ».
UN POÈME DE FORTUNE
Je ne sais que te dire Le papier pourtant sur lequel je te l’écris Est doux tressé de jaune.. Comme les amours de qui tu sais Si tu ne sais pas C’est pas bien grave Tu n’as qu’à l’inventer Amours jaunes Où on ne voit que du bleu Je l’écris noir sur blanc Pour l’enfant soucieux De mots qui à l’écrit lui échappent : Chrysanthème ou gecko Qui grimpe hors du cadre De ce poème de fortune
LE CHIEN ABOIE

Le chien aboie L’histoire passe L’homme fou Lance des éclairs Son fouet dessine Dans le ciel Des cavales furieuses La femme supplie Ses mains tressent Le chagrin et la peine Le chien aboie Danielle Nabonne Tableau et poème 09/11/2023
UNE NOUVELLE D’UNE NOUVELLE et d’un petit poème en prose
UNE NOUVELLE QUI T’EMBALLE
Le cours des choses. Ce qui les détermine. Un rien.
Antonio Tabucchi
Tu es en train de lire une nouvelle qui t’emballe. C’est une nouvelle qui ressemble à une rêverie éveillée. Celui ou celle qui la raconte -on ne sait pas très bien- te persuade que toi aussi tu as vécu, jadis, naguère, on ne sait par quelle coïncidence, les mêmes événements.
Ça a été d’abord une nuit de pleine lune, une chanson péruvienne chantée par une voix de cholita suraiguë, accompagnée à la harpe criolla ; une voix sortie d’un petit bar situé sur la Plaza de Armas de Cusco. Tu te souviens, c’était un 22 juin, le solstice d’hiver dans l’hémisphère sud. Tu avais assisté dans l’après-midi à la grande fête de l’Inti Raymi, la fête du dieu Soleil des Incas. C’était dans la forteresse aux pierres dressées gigantesques de Sacsayuamán. Pour ne pas en perdre une, tes cinq sens étaient en éveil stimulés par quelques feuilles de coca. Mais c’est le soir, avant la nuit passée dans le petit bar du Rincón, le nom te revient à présent, qu’un événement extraordinaire, qui t’a marqué pour la vie, s’était déroulé. La foule en liesse amassée auprès de l’estrade attendait en vain la fin du discours d’un préfet ivre de paroles qui les haranguait. Les indios, cholos y cholitas, étaient venus pour danser au son du charango (carapace de tatou), de la harpe et du pututo (un grand coquillage faisant office de trompe marine). Et soudain, en un instant, ils t’avaient, toi le francesito, hissé au niveau du beau parleur, qui, surpris, t’avait entendu dire : Por favor señor, acaba con su discurso, la gente quiere bailar, gozar del momento. Et, increible, il t’avait regardé sans broncher, ne t’avait pas fait arrêter par ses policiers, et avait abrégé son discours.
Le second événement s’était déroulé un 22 septembre, le jour de notre équinoxe marquant le début de l’automne. Ce n’était plus par conséquent au Pérou, mais dans une ville de notre vieux continent, à l’embouchure d’un fleuve qui se jette dans l’Océan. Ce soir- là l’eau tirait sur le jaune, comme les amours d’un certain poète maudit, qu’il écrivit, dit-il, à coups de raccrocs : « par un heureux hasard » précise le dictionnaire. Dis-moi mon âme, pauvre âme refroidie, que penserais-tu d’habiter Lisbonne ? Il doit y faire chaud et tu t’y ragaillardirais comme un lézard. C’est ce passage lu qui était à l’origine de ta présence à Lisboa. Tu l’avais souligné dans la rubrique du quotidien qui donnait un poème à lire par jour, sans nom d’auteur, pour laisser au lecteur le soin de le chercher (le nom était dévoilé le lendemain). Une phrase perdue dans ce monde plein de phrases, de villes, de visages et de poètes désemparés questionnant leur for intérieur. Le moteur ici, l’inducteur, était la question posée à « l’âme » qui ne pouvait tenir en place. Où donc, en quel lieu, trouverait-elle un peu de paix ? Elle rechignait à répondre, mais à la fin, inspirée par un philosophe des Amériques, elle lâchait : Any where out of the world ! Charles Baudelaire, puisque c’est de lui qu’il s’agit, finissait ce petit poème en prose par sa traduction : « N’importe où, pourvu que ce soit hors de ce monde ».
C’était en 1968, tu t’en souviens, au printemps ton cœur, avec des millions d’autres, à l’unisson, avait battu la chamade. Et maintenant, loin des camarades, tu avais besoin de te reprendre, faire le vide, n’importe où, pourvu que ce soit dans un lieu, ville, village, oasis, désert, n’importe où pourvu que ce soit dans un monde où tu connaîtrais une heure heureuse : une heure immobile qui n’est pas indiquée sur le cadran, et pourtant légère comme un soupir, rapide comme un coup d’œil. « un’ora immobile che non è segnata sul quadrantre, e tuttavia leggera come un sospiro, rapida come un colpo d’occhio. » Antonio Tabucchi Any where out of the world
Jean Jacques Dorio
09/11/2023
après lecture une lectrice amie me propose ce léger toilettage
NOUVELLE D’UNE NOUVELLE
Le cours des choses. Ce qui les détermine. Un rien.
Antonio Tabucchi
C’est une nouvelle qui ressemble à une rêverie éveillée. Celui ou celle qui la raconte -on ne sait pas très bien- te persuade que toi aussi tu as vécu, jadis, on ne sait par quelle coïncidence, les mêmes événements.
Ça a été d’abord une nuit de pleine lune, une chanson péruvienne chantée par une voix de cholita suraiguë, accompagnée à la harpe criolla; une voix sortie d’un petit bar situé sur la Plaza de Armas de Cusco. Tu te souviens, c’était un 22 juin, le solstice d’hiver dans l’hémisphère sud. Tu avais assisté dans l’après-midi à la grande fête de l’Inti Raymi, la fête du dieu Soleil des Incas. C’était dans la forteresse aux pierres dressées gigantesques deSacsayuamán. Pour ne pas en perdre une, tes cinq sens étaient en éveil stimulés par quelques feuilles de coca. Mais c’est le soir, avant la nuit passée dans le petit bar du Rincón, le nom te revient à présent, qu’un événement qui t’a marqué pour la vie s’était déroulé. La foule en liesse amassée auprès de l’estrade attendait en vain la fin du discours d’un préfet ivre de paroles qui les haranguait. Lesindios, cholos y cholitas, étaient venus pour danser au son du charango en carapace de tatou), de la harpe et du pututo, ce grand coquillage faisant office de trompe marine. Et soudain ils t’avaient, toi le francesito, hissé au niveau du beau parleur, qui, surpris, t’avait entendu dire : Por favor señor, acaba con su discurso, la gente quiere bailar, gozar del momento. Il t’avait regardé sans broncher, ne t’avait pas fait arrêter par ses policiers, et avait abrégé son discours.
Le second événement s’était déroulé un 22 septembre, le jour de notre équinoxe marquant le début de l’automne. Ce n’était plus par conséquent au Pérou, mais dans une ville de notre vieux continent, à l’embouchure d’un fleuve qui se jette dans l’Océan. Ce soir- là l’eau tirait sur le jaune, comme les amours d’un certain poète maudit, qu’il écrivit, dit-il, à coups de raccrocs :
Dis-moi mon âme, pauvre âme refroidie, que penserais-tu d’habiter Lisbonne? Il doit y faire chaud et tu t’y ragaillardirais comme un lézard.C’est ce passage qui était à l’origine de ta présence à Lisboa; Tu l’avais souligné dans la rubrique du quotidien qui donnait un poème à lire par jour, sans nom d’auteur, pour laisser au lecteur le soin de le chercher (le nom était dévoilé le lendemain). Une phrase perdue dans ce monde plein de phrases, de villes, de visages et de poètes désemparés questionnant leur for intérieur. L’inducteur était la question posée à «l’âme» qui ne pouvait tenir en place. Où donc, en quel lieu, trouverait-elle un peu de pain? Elle rechignait à répondre, mais à la fin, inspirée par un philosophe des Amériques, elle lâchait : Any where out of the world ! Charles Baudelaire finissait ce petit poème en prose par sa traduction: «N’importe où, pourvu que ce soit hors de ce monde».
C’était en 1968 au printemps, ton cœur avec des millions d’autres à l’unisson avait battu la chamade. Et maintenant, loin des camarades, tu avais besoin de te reprendre, faire le vide, n’importe où, pourvu que ce soit dans un lieu, ville, village, oasis, désert, n’importe où pourvu que ce soit dans un monde où tu connaîtrais une heure heureuse: “un’ora immobile che non è segnata sul quadrantre, e tuttavia leggera come un sospiro, rapida come un colpo d’occhio.» *
* une heure immobile qui n’est pas indiquée sur le cadran, et pourtant légère comme un soupir, rapide comme un coup d’œil
Antonio Tabucchi Any where out of the world
Jean Jacques Dorio
09/11/2023