LA NUIT JAUNE

Nuit jaune nuit soleil

nuit jaune bouton d’or

La nuit jaune sort des déserts ses momies énigmatiques

La nuit jaune casse son œuf soufre et sel





Nuit jaune nuit soleil

Nuit jaune de Lascaux et d’Altamira

La nuit jaune sur écorce

la nuit jaune d’arsenic

La nuit grillée drapée de sari et d’orpiment

La nuit jaune de Monticelli

des chairs de Rubens déclinées par Baudelaire

La nuit jaune des chiens errants sur la lande de grès





Nuit jaune nuit soleil

La nuit jaune de flamenco et de camomille

La nuit jaune des doigts de safran

qui se balance sous le mimosa conjugal

qui se conjugue avec Bouddha

La nuit jaune du vide effervescent

La nuit du chasseur et du cerf aux bois de santal

La nuit du soleil naissant jaune chrome de Vincent

où le semeur à la toile bleue foule la terre violette

ignorant les sales corbeaux





Nuit jaune nuit soleil

Nuit Monk qui réveille minuit

La nuit jaune en haillons pour le dormeur du val

La nuit de l’eau de fenouil dans la gargoulette

La nuit dans les yeux du chat de Montaigne

qui pousse la pelote de ses Essais

La nuit jaune sur la peau et dans le tabac à priser





Nuit jaune nuit soleil

La nuit de ce faune qui rame sous les ifs

Nuit jaune qui s’égare

Nuit ornée sur les murs de la vieille Sorbonne

La nuit jaune de miel et de réséda

avec cette craie d’écolier

qui éclairait le tableau

de ceux qui croyaient au ciel

et de ceux qui n’y croyaient pas

(ceux et celles qui aiment

poétiser l’émerveillement

écriront une suite)

LA NUIT ROUGE

cet après-midi j’ai vu pour la première fois une grande flamme comme un if

lécher les premiers arbres de mon bois de pin à l’horizon de ma fenêtre

où je prose inlassablement mes vers…la ligne d’horizon de mes livres

a été heureusement préservée par les hommes et les avions chargés

d’éteindre le feu

JJ Dorio

24 août 2020





Nuit rouge où l’on danse le rituel pubère

Nuit rouge dans la bouche de noix de kola et d’alcool de maïs

Nuit rouge des fleurs charnelles et des couplets licencieux

Nuit rouge des momies incas qui poursuivent la vie de leurs broderies

Nuit rouge dont on retrouve le fil :

peau rouge de rocou libation de chicha

et danse circulaire au son de la clarinette basse

Nuit rouge de Michel Portal et de Châteauvallon

de Mingus écrasant son havane avec sa contrebasse

Nuit rouge de l’étranger dans sa cellule de Sisyphe

Nuit rouge des tatouages de chasseurs qui en appellent aux animaux leurs frères

Nuit rouge des arbres en feu dans les champs de Giono

Nuit rouge de l’oiseau cardinal et de la rose rouge du Caire

de la veine qui court la roche au-dessus de la grotte du Mas d’Azil

de la garance et du soleil couchant de Verlaine

Nuit rouge que l’on peignait à la tempera pour l’icône que Rimbaud portait

les nuits de Bohème dans ses chaussures d’ours

Nuits rouges que cousirent et tissèrent les troubadours

les bardes et les chamans de tous les temps

et de cette nuit particulière

où le rouge a chanté son kermès sa kermesse

qui à l’instant est dite et bien dite





poème publié dans la revue La Passe automne-hiver 2004

lecture : Couleurs anne varichon (pigments et teintures dans les mains des peuples)
vécu : rituel "panaré" danse circulaire et libation de canne à sucre fermentée
festivals de jazz de Chateauvallon : Mingus, Portal...

LOUP BLANC ET LOUP NOIR

Je me donne cinq minutes

Les deux chiens de la voisine aboient nerveusement
mais je fais comme si je ne les entendais pas
Je préfère écouter les sautes de vent
et repenser à la dernière histoire que j'ai lue :
une histoire de loup blanc et de loup noir
qui sont en nous
et qu'il faut savoir à la manière des indiens cherokee
manœuvrer
Dernières lignes dernière minute
Les chiens n'aboient plus


23/08/2020
 20h25-20h30
(écrit dans le hamac)



UNE DANSE EXTRA-TEMPORELLE

Je me donne cinq minutes

Par pur caprice ces cinq minutes me conduisent à voler le temps perdu
à l'écriture
Comme une danse extra-temporelle
à la merci
de la macabre farandole
mais aussi bien d'un art joyeux
plus fort que la mort...

24/08/2020
5h10-5h15
(écrit au lit)



LIVRE DE NUIT

LIVRE DE NUIT

Le jour au jour

et

la nuit à la nuit

Robert Desnos





De la nuit je ferai un livre – de liber pellicule située entre le bois et l’écorce –

De la nuit je ferai une écorce irréfléchie déployée autour du minuit de toute chose : mimographe, sismographe.

De la nuit dont un livre m’affirme qu’il faut la laisser en nous murmurer

telle une source intarissable.

De la nuit dont on fait ses livres traduits du silence

où les mots désœuvrés nous creusent et nous façonnent :

une façon de parler de ce dont on ne sait que dire.

De la nuit que l’on mesure à la démesure que tente de nous imposer

cette langue inconnue

et qui fait mouvement à mesure que les mots les plus sensés

s’accumulent sur la page,

insomnies : rêves en sommeil.

De la nuit dont l’issue est un livre qui prend feu

et que personne ne lit

un œuvre qui fait le lit de la littérature

dont on ne souffle mot

tant

le jour au jour

et

la nuit à la nuit…

NE ME LAISSEZ PAS SANS NOUVELLES





Je vais voir ailleurs si j’y suis

Ci-gît le long détour de tout poème

Je vais voir le champ de marguerites

et le tombeau de Suzanne ma mère

Je vais tracer le sillon que mon père

destinait au blé au maïs à la luzerne

Il est tard c’est la nuit noire

C’est ainsi que j’écris le mieux

L’œil circule parmi les lavandes

Des lettres dont vous n’avez aucune idée

Mais si vous m’avez lu étonné(e)

Ailleurs sur le pas de votre porte

à la fenêtre de votre vie constellée

Ne me laissez pas sans nouvelles