JE DIRAI QUE JE N’AI RIEN DIT





Je dirai que je suis tombé

Je dirai que j’ai perdu le nord

Je dirai que chercher d’autres excuses

serait à la longue fastidieux





Je dirai si ça vous intéresse (et à l’inverse)

que je me suis relevé

Je dirai que j’ai retrouvé la voie





Je dirai que la nuit la lampe est mon soleil

Je dirai Terre en vue

Je dirai l’esprit des bêtes et des arbres

Je dirai le corps qui dicte à l’esprit

Je dirai le vide qui broie les mots inadéquats





Je dirai merci à celles qui m’ont écrit

Que ce que j’écrivais leur parlait

Je dirai quand je mourrai

Ma gratitude aux poètes qui m’ont accompagné





Je dirai que je n’ai rien dit

FAUT-IL SE MÉFIER DES MOTS





                Eluard voulait « tout dire », mais il en manquait. Mallarmé leur cédait, volontiers, l’initiative. Jaccottet a toujours eu la hantise de ne pas se faire leurrer par eux. Tardieu, Monsieur Jean, redoutait celui qui en aurait percé tous les secrets. La liste des amoureux ou contempteurs de mots est infinie, mais à la fin des fins, dans son atelier quotidien où l’on s’escrime avec eux, ça fait « taches de soleil, ou d’ombre » Philippe Jaccottet





taches de soleil ou d’ombre

J’AI LA RÉPONSE QU’ELLE EST LA QUESTION





J’ai la réponse qu’elle est la question

Les imbéciles heureux dansent ainsi

sur les plateaux de télévision

C’est la danse macabre des avis non partagés

par les spécialistes du tout et du rien





Mais qu’est-ce que tu racontes

me chante l’ami Tardieu

Monsieur Jean qui mouline

sa complainte de la Môme Néant :

« qu’a dit rin, qu’a fait rin, qu’a pense à rin »

puisque « A’xiste pas ».





Entre temps mon crayon cassé

ma table du dimanche renversée

J’ai fait quelques traces

de cet art éphémère des sables mouvants

alors que le soleil couchant

brûlait ses dernières flammes

hypnographies : art éphémère des sables mouvants
parler en se taisant dire en dessinant des choses muettes

DES SIRÈNES À VAPEUR RAUQUES





L’œil voit l’image

L’oreille écoute le vers





Est-ce que ça te parle ?

En tout cas ça a de la gueule

Et puis c’est réversible





C’est l’excédent que produisent

des sirènes à vapeur rauques comme des huées





On est loin du marché bric à brac

de la poésie





L’œil voit le vers

et le rouge

L’oreille écoute l’image

du temps perdu

et retrouvé





Cette mer allée

avec le soleil





italiques

Blaise Cendrars (Pâques à New York) 1912

Arthur Rimbaud





JJD 28/09/2020

LA NUIT JAUNE

Nuit jaune nuit soleil

nuit jaune bouton d’or

La nuit jaune sort des déserts ses momies énigmatiques

La nuit jaune casse son œuf soufre et sel





Nuit jaune nuit soleil

Nuit jaune de Lascaux et d’Altamira

La nuit jaune sur écorce

la nuit jaune d’arsenic

La nuit grillée drapée de sari et d’orpiment

La nuit jaune de Monticelli

des chairs de Rubens déclinées par Baudelaire

La nuit jaune des chiens errants sur la lande de grès





Nuit jaune nuit soleil

La nuit jaune de flamenco et de camomille

La nuit jaune des doigts de safran

qui se balance sous le mimosa conjugal

qui se conjugue avec Bouddha

La nuit jaune du vide effervescent

La nuit du chasseur et du cerf aux bois de santal

La nuit du soleil naissant jaune chrome de Vincent

où le semeur à la toile bleue foule la terre violette

ignorant les sales corbeaux





Nuit jaune nuit soleil

Nuit Monk qui réveille minuit

La nuit jaune en haillons pour le dormeur du val

La nuit de l’eau de fenouil dans la gargoulette

La nuit dans les yeux du chat de Montaigne

qui pousse la pelote de ses Essais

La nuit jaune sur la peau et dans le tabac à priser





Nuit jaune nuit soleil

La nuit de ce faune qui rame sous les ifs

Nuit jaune qui s’égare

Nuit ornée sur les murs de la vieille Sorbonne

La nuit jaune de miel et de réséda

avec cette craie d’écolier

qui éclairait le tableau

de ceux qui croyaient au ciel

et de ceux qui n’y croyaient pas

(ceux et celles qui aiment

poétiser l’émerveillement

écriront une suite)