LE DICTIONNAIRE D’UNE VIE

Chacun porte en lui un dictionnaire, le dictionnaire d’une vie, attribuable de l’extérieur à plusieurs individus, mais que l’écriture personnelle rend étonnamment « singulière ». Devenu en lisant, « le lecteur de soi-même », puis, en écrivant, le témoin des conflits entre mémoire et oubli, petite histoire et Histoire « avec sa grande H », faire vraiment « un dictionnaire à part soi », permet, échappant à toutes les entreprises d’un moi identitaire (la plaie de nos démocraties), de réactiver les seules questions qui devraient compter dans nos sociétés sans boussoles : qui suis-je ? et que sais-je ? C’étaient les questions posées par l’auteur des Essais, qui consacra le meilleur de sa vie à chercher, non sans se contredire, des manières de vivre, nous affranchissant de toute contrainte provoquée par « l’ego » : un parler ouvert ouvre un autre parler, comme fait le vin et l’amour.

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LA NUIT TOURNE SES PAGES

trois fragments d’une vie en cours d’écriture

673 LES MOTS DÉBORDENT Je les retiens Les mots du bord Qui crient détresse Je les contiens Les hache menu Trois feuillets par nuit Trois poignées de sable Pour ce dictionnaire Où l’imaginaire Sans fuir dans les mots faciles Tient tête au réel

674 L’ATELIER DE POÉSIE On s’amusait dans l’atelier Sans hâte liés aux mots aux gestes qui nous multipliaient Aux grandes feuilles collectives Aux petits carnets de nos secrets Je te donne euphorie Tu lui donnes promesse Elle murmure boa  Ou peut être bois Et la magie opère Il faisait un temps de poèmes Et la saison semblait éternelle

675 LA GRANDE OURSE secoue son collier D’où se détache la Croix du Sud On entend un éclat de trompette venu du Bœuf sur le Toit Un cri nu sur la toile L’oiseau sort d’une goutte de sang La nuit tourne ses pages

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IL Y AVAIT DEUX MARCEL PROUST (sans compter les autres)

PROUSTIENNES Chapitre IV

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Il était hanté par l’image de l’écrivain, reclus volontaire, qui dans son arche tente de se sauver du déluge.

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Il y avait deux Marcel Proust (sans compter les autres). Des deux, Marcel passait son temps à écrire des lettres aux ami.e.s, en disant qu’il devenait ce mort-vivant qui s’excusait de ne pouvoir aller au bout de ses phrases. Mais dès qu’il avait glissé sa lettre dans l’enveloppe, Proust, puisant dans son subconscient, transformait ses jérémiades en phrases d’une ingéniosité infinie, dont il jouissait en riant sous cape.

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À cette époque, dans toutes les soirées mondaines, on disait des vers qui, la plupart du temps, étaient connus des auditeurs et des auditrices. Même s’ils étaient mal dits, ils passaient comme une lettre à la poste. Sauf quand telle actrice avant de commencer, cherchait partout des yeux d’un air égaré, levant les bras et agitant les mains d’un air suppliant comme si elle berçait quelque être invisible. Avant même le premier vers proféré, tout le monde alors se regardait ne sachant quelle tête faire.

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À la fin des fins, dans ce fameux bal de tête, ça se dégrade pas mal. Par exemple, quand Mme de Guermantes, après avoir confié au narrateur tout le mal qu’elle pense de la veuve Saint Loup, finit par lâcher : Non voyez-vous, c’est une cochonne.

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Avec le Covid je suis entré par hasard dans la cathédrale Proust. Par la voix des comédiens (de la Comédie Française) qui m’ont incité à les suivre ligne à ligne, sur la bible d’À la recherche du Temps perdu, puis sur la scène du « bal de tête », jeu de massacre du Temps retrouvé. Maintenant, deux ans de lectures et d’écoutes quotidiennes 1 en plus, ces circonstances de l’accès aux tours baroques (toujours en construction) de la cathédrale Proust, n’ont aucune importance.  Ce qui compte, c’est selon la consigne de ce cher Marcel, de devenir le lecteur de soi-même. Comme nous avons le don d’inventer des contes pour bercer notre douleur.

1 Une voix se détache parmi les diseurs de Proust, celle d’André Dussollier. Quant aux autres « écoutes », on ne remerciera jamais assez les nombreuses émissions des radios publiques dont les podcasts font merveille. ( écoutés en ce qui me concerne, en marchant dans les bois, forêts et bords de mer.) Mention spéciale aux éclairages de Jean Yves Tadié et de Nathalie Mauriac Dyers (l’arrière petite nièce de l’oncle Marcel, soi dit en passant). Et au récit de première main (et de premier secours pour M. Proust quand il vécut « reclus ») de Céleste Albaret.

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