QUE RESTE-T-IL DE NOS POÉSIES ?

En retrait et en tension

Au seuil de cette écriture

Aussi maladroite soit-elle

Il y a longtemps que je n’en ai pas fait, sous la lampe 1 comme il se doit (taratata). Je vais la dédier au peuple ukrainien, à la sale guerre qu’ils subissent, à leurs enfants et bébés morts pour rien. Sous la lampe des anciens préposés à affronter page blanche, soleil noir, sort atroce des poètes du spleen et du guignon. Mon poème voilà, il a le goût d’un quignon baudelairien, loin du prestige des artistes qui s’épanchent à la télévision. Je le ronge, je le mâche, je cache ses déchets sous une métaphore, fleur absente de tout bouquet. Il y a longtemps que je n’en avais pas écrit, agité l’éventail des poètes maudits qui écrivaient, en connaissance de cause, pantoums (négligés) et élégies, envols de Phœnix rebelles… et fuyant l’incendie.

1 « Le lait de la lampe s’évade dans les cendres, il écrit, s’arcboute… » Jean Louis Rambour L’éphémère capture

Martigues 21/08/2022

https://www.leseditionsdunet.com/livre/un-dictionnaire-part-moi

LES LUMIÈRES DÉCLINENT ET LE CONCERT EST FINI

RIDEAU

Je n’ai jamais eu enfant de petit train mécanique

Je n’ai jamais récité le monologue d’Hamlet à Ophélie

Je n’ai jamais fait le beau invitant une princesse hippie

À entrer dans ma Mini Morris

Je ne me suis pas jeté dans la Seine 

après la Grande Désillusion de Mai 68

Mais je l’écris 

Pendant que le rideau de scène

Tombe lentement

« Les lumières déclinent Et le concert est fini »*

*Traduction d’Antonio Tabbucchi :

Le lucci si abbassano E il concerto è finito

https://www.leseditionsdunet.com/livre/un-dictionnaire-part-moi

QUAND PEU À PEU ON QUITTE BIEN MALGRÉ SOI LE PARADIS DE SA BIBLIOTHÈQUE

JE LIS JE LISAIS JE NE LIS PLUS

Les vrais paradis qui existent sont ceux que lon a perdus

Marcel Proust

Je lis des livres en entier, des sagas, des sagaies plantées dans les faux souvenirs dun danseur balinais, dun chasseur de baleines à qui il manque un pied Je lis les livres dhommes remarquables terrassés par lennui de se répéter Je lis des femmes qui de leur vie vivante furent dillustres inconnues dans lombre de leur mari et que la postérité encense Je lis des livres en miroir pour tenter de voir ce quil y a sous leurs mots Je lis des livres de Zygomars qui gloussent et pouffent vouant un culte à leur zygomatiques Je lis des livres de boniments blablas baratins verbiages absent on ne sait pourquoi de tous les dictionnaires de citations (sauf le mien tenu secret dans un application de mon ordinateur) Je lis des livres sur le café dont celui du professeur Dac qui démontre bol à lappui que si on en donnait à boire aux vaches « on trairait du café au lait »

Je lisais des livres au café mais cétait avant la pandémie Je lus aussi au cinéma une unique fois pendant la projection de La chinoise prélude à Mai 68 côté Mao Je lisais nolens volens des livres de poésie mais depuis quils ont disparu du « Monde des Livres » jai jugé bon de men délivrer Je lisais aussi en public en sortant dune librairie à la plage sur un banc public (banc public) dans le métro (boulot dodo) au bar du PMU (en attendant la course du tiercé changée en quinté +) à lécole des écoliers puis de ceux qui en rendant leur tablier gris revêtent leur tenue professorale Et enfin je lisais déjà bébé sur les lèvres de ma mère lOye et les volutes de fumée de mon papa Pipu

Mais c’est fini depuis que je fais partie de la liste des disparus je n’ai plus accès au paradis de ma bibliothèque je ne lis plus

https://www.leseditionsdunet.com/livre/un-dictionnaire-part-moi

LA POÉSIE : UN ESSAI DE RÉHABILITATION

LA POÉSIE SANS BLABLABLA

La poésie sans blablabla la poésie ça jette un froid La poésie des soupers aux chandelles dans le port de Bougie La poésie du coffret de santal 1 La poésie dAnna de Noailles pressant contre son sein la vie âpre et farouche La poésie du trèfle rouge agité comme leurre devant la grenouille qui se veut faire aussi grosse que le bœuf La poésie des bœufs des jams des impros de guitares manouches La poésie par petites touches La poésie des élégies le genre ailé dIcare et de Joachim Du Bellay La poésie des Regrets La poésie des voix intérieures coulant à grands flots chez Monsieur Victor Hugo La poésie des conversations à voix basse et des partitions de Paul Verlaine notant avec soin linflexion des voix chères qui se sont tues La poésie du revolver aux cheveux blancs 2 La poésie du soleil noir dont on tâche de recoller pièce à pièce les métaphores et les oxymorons La poésie des livres maudits isolés en chambre de décontamination La poésie de cette nuit portée par mon crayon sur un papier la voix en tête de poèmes affichant leur vulnérabilité Mais la poésie en fin de conte et contre toute attente réhabilitée

1 Charles Cros 2 André Breton

https://www.leseditionsdunet.com/livre/un-dictionnaire-part-moi

JE NE ME SOUVIENS PAS

« un peu de bonheur, beaucoup de pitié »

J’ai de multiples souvenirs dont ma mémoire oublieuse ne se souvient pas Je ne me souviens pas des piranhas qui m’ont mangé tout cru un jour que je saignais du nez en traversant un affluent du fleuve Orinoco & je ne me souviens pas du nom de l’affluent ni de ceux des frères indiens qui me suivaient et me précédaient Je ne me souviens pas quels vers de poète j’appris par cœur pour ma première récitation dite la voix tremblante devant l’instituteur public de l’école communale de La Bastide de Besplas (Ariège) Je ne me souviens pas non plus de la couleur des yeux de ma première amante étaient-ils verts étaient-ils pers ressemblaient-ils à ceux (tout aussi incertains) chantés par Jeanne Moreau dans la mémoire qui flanche Je ne me souviens pas si le clown Zavatta que j’entendis réciter sur le mode burlesque Le corbeau et le renard travaillait chez Pinder ou chez Amar Je ne me souviens pas des ratounes (comme disait ma mère) qui me poussèrent en premier Je ne me souviens pas des mots du perroquet perché sur l’épaule de Pierrot le Fou alias Belmondo alias Bébel alias Long John Silver Je ne me souviens pas de la texture du divan sur lequel le divin Lacan invitait ses patient.e.s à venir s’épancher Je ne me souviens pas des premiers mots articulés que je dis à papa maman Je ne me souviens pas du visage de La Vérité sortant du puits de mon jardin secret Je ne me souviens pas pourquoi ces derniers temps je voue un culte à l’oublieuse mémoire Je ne me souviens pas qui a écrit sur cette page en guise d’appréciation cet ultime vers : Un peu de bonheur Beaucoup de pitié

https://www.leseditionsdunet.com/livre/un-dictionnaire-part-moi