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LA POÉSIE NOUS RÉPARE et le JOURNAL DES POÈTES
Jean Jacques Dorio
SÉPARÉS
EN MILLE MORCEAUX
LA POÉSIE NOUS RÉPARE
DES PIEDS JUSQU’À LA TÊTE
514e Encres vives 2021 non paginé
Jean Jacques Dorio ouvre ses poèmes denses, criant de vérité, au temps et à l’espace, il aime aussi d’être accompagné par d’autres poètes qui partagent son poème. Poésie en mille morceaux qu’elle-même répare comme elle répare le poète des pieds jusqu’à la tête. L’auteur, bien qu’il vive dans le monde, sait prendre ses distances et nous dit : Qu’importe mon nom. Il s’exclut du monde et en même temps s’y inscrit dans un entre deux : celui de deux extrémités comme dans certaines sagesses orientales.
Qu’importe mon nom fantôme errant
fiction de mes restes de vie
faufils encrés sur ces textes
que l’on confie au sac de peau
et d’ossements
Non seulement l’auteur offre ses poèmes aux lecteurs mais aussi sa personne sans se faire d’illusion, sans prétention, ces Cendres Faites en votre miel. Une sorte d’alchimie où ce sont les autres qui prennent l’importance, pas lui qui offre ce peu. Il y a une douleur contenue qui s’exprime dans ces QUELQUES MOTS ARRACHÉS AU SILENCE DE LA NUIT. C’est Dans le sang de mon « Quotidien » que se pose le poème.
Il attend avant de naître
Que tous mes maux s’apaisent
Jean Jacques Dorio nous présente en fait un art poétique qui le fait exister tout en n’oubliant pas que l’important n’est pas le poème où les mots passent, mais l’homme à qui ils parlent. Ce quotidien, il sait le sublimer et nous l’offrir, le relier au monde de Tchouang-Tseu, Van Gogh, Nerval … C’est un appel à l’unité du monde et à la présence allant de L’odeur des foins coupés à Descartes cogitant. Le monde est plein, rond où le verbe aimer a le monde comme complément. Sans oublier un certain humour qui cache le côté négatif du monde vécu et ses regrets. Poèmes très denses de vie, de souvenirs, d’érudition où le poète reste au ras des mots de tous les jours dans une typographie variable et une profondeur du dire sans fin, sans fond.
Il y a un poème essentiel qui court tout au long du recueil quand on rassemble les titres écrits en majuscules et en plus grand caractère. Chaque poème aussi se lie au précédent et au suivant, signe à nouveau d’un monde plein et en équilibre : CE MONDE QUE L’ON PORTE EN SOI étranger au monde de réalité qui nous est extérieur, sauf ce monde proche que l’auteur a élu : La lune entre deux barres de la pergola. De banalités, de rien, l’auteur en fait quelque chose mais reprend aussitôt de la distance : Tralalala, ou, si l’on préfère nous invite à le suivre et à communiquer comme dans une chanson. Un bel hommage à la poésie qui est l’être pour la vie, notre support, notre raison d’exister envers et contre tout dont la matérialisation, le poème, sont les rêves d’un enfant perdu sans sa mère. Cette poésie de la sensation et de la pensée liées fait tout oublier sauf : Toi que je ne peux oublier. Tout est écrit pour s’élever vers une personne, lui rendre hommage en lui offrant tout y compris sa propre vie.
L’auteur n’est pas dupe. La fin du recueil éveille notre attention, prend ses distances et se libère du sérieux : L’art n’est qu’un jeu où tout se confond, où le poème se rompt mais quelques roses de braises volètent à l’horizon. Il est abandonné à un lecteur potentiel qui le continue et le magnifie, il va vers ce qui dure : l’amour. Recueil dédié à tous ceux qui rêvent et qui accordent leurs rêves au poète pour aboutir à la belle forme / d’un livre. Une écriture de la clarification, de la présence, de la recherche de soi inscrit dans le monde. Il y a beaucoup de ramifications, de bifurcations qui rendent la lecture lente par cette densité qui ne cesse de s’affirmer au long des pages et de tendre la main à tout ce qui vit et a vécu dans le domaine des lettres et de la vie en général.
JEAN-MARIE CORBUSIER
Note de lecture parue dans la rubrique « Coups de cœur » du Journal des poètes n° 2 2022 91e année.

LES OUBLIS EXISTENTIELS
J’oublie que le temps existe J’oublie avoir contemplé un coucher de soleil au cap Sounion en allé dans la mer Égée pour l' éternité J’oublie avoir tourné la manivelle d’un petit orgue de Barbarie près de la Morgue à Paris J’oublie que le temps viendra Où je n’existerai plus
DE L’ATELIER INVENTIF À LA PLUME EN L’ABSENCE
Nada se edifica sobre la piedra, todo sobre la arena, pero nuestro deber es edificar como si fuera piedra la arena…Borges
On ne bâtit rien sur la pierre, tout se fait sur le sable, mais notre devoir est de construire comme si le sable était la pierre…
Mon atelier n’est pas réduit à une pièce particulière, mais ouvert à tout vent. L’atelier je m’y attelle, je m’y lance, de coups de dés en coups de hasards, je m’y livre, m’y aboute, m’y accroche, m’y occupe, m’y attache, m’y astreint, m’y amuse.
Ô Muse conte-moi l’aventure de l’atelier inventif 1
L’atelier des jeux et des rimes, celui du sable sous les pavés, l’atelier des poèmes élastiques, l’atelier du papier à grain de folie et celui de ce poète dépourvu, 2sans ressource, sans audience ni reconnaissance, mais qui persiste, persévère, maniant à qui mieux mieux, sa plume privée pour des lettres envoyées à ses dernier.e.s ami.e.s, dispersé.e.s dans le monde entier, « en absence »3…
1 pastiche du premier vers de l’Odyssée traduit par Philippe Jaccottet 2 figure (topos) des poètes de la Renaissance 3 LA PLUME EN L’ABSENCE le devenir familier de l’épître en vers dans les recueils imprimés de poésie française (1527-1555) PAULINE DORIO (Droz 2020)
BADINAGES D’UN AUTRE ÂGE
C’est amusant c’est astucieux Ce badinage d’un autre âge Burlesque comique cocasse Ça brocarde et ça jacasse C’est drolatique c’est sympathique Ça fait jouer les zygomatiques Ces calembours à la cantonade C’est galéjade sur le Vieux Port C’est galets de la petite Jade Contre les vieux porcs C’est salé et désopilant C’est sucré saugrenu hilarant C’est shoke of wit : le trait d’esprit La flèche de Zénon d’Élée Qui vibre vole et qui ne vole pas 1 C’est toujours et encore Ce commencement qui n’en finit pas Cette liste moquant l’esprit de sérieux Et qui nous aura fait rire un peu 1 Paul Valéry