C’EST QUOI CETTE FOLIE ?





Et de ceux qui le soir avec un bâton blanc
Tracent des cercles sur le sable

Victor Hugo
Les Orientales


C’est quoi cette folie
Comme un fruit défendu
C’est une poésie
Arrêtée suspendue

Elle est orientale
Traçant des cercles sur le sable
Comme un fruit à l’essai
Est-il vert est-il mûr ?

C’est une poésie
Sur les lèvres endormie

Sur le jardin d’hiver
Brumeuses rêveries
Que nul fil ne relie

LES QUATRE ÉLÉMENTS





Je suis tout feu tout flamme
Je suis l’eau remontant à mes sources
Je suis l’air de rien
Je suis la terre des Dorio (tous laboureurs)

Je suis le souffle qui ravive dès matines les braises du foyer
Je suis l’eau de l’orage sur le visage de Rrose Sélavy
Je suis la terre que le blé vert adoucit
Je suis l’air dont s’abreuve l’alouette de Ventadour

Je suis poète contumace1 à l’esprit follet
Je suis la mer la mer toujours toujours recommencée2
Je suis la mère Terre 
(va-t-elle mourir la Mama ?)
Je suis Phénix qui écrit des poèmes après Auschwitz*


1 Tristan Corbière 2 Paul Valéry 

*Dans cette ville (Francfort), Theodor Adorno a prononcé une grande phrase : on ne plus écrire de poèmes après Auschwitz. Disons-le autrement : après Auschwitz on ne peut plus respirer, manger, aimer, lire. Mais quiconque a déjà inspiré une première gorgée d’air, quiconque s’allume une première cigarette a décidé de survivre, de lire, d’écrire, de manger, et d’aimer.
Heinrich Böll

COUPS DE CRAYONS DANS L’EAU





Ne chantez pas la Mort, c'est un sujet morbide
Le mot seul jette un froid, aussitôt qu'il est dit
Les gens du "show-business" vous prédiront le "bide"
C'est un sujet tabou... Pour poète maudit

Jean Roger Caussimon (musique de Ferré)

Coups de crayons dans l’eau
Dans l’eau de la claire fontaine
Fontaine à côté de qui
Je meurs de soif

La grande soif du pauvre Songe
Songe où s’abreuvent les cœurs purs
Les cœurs purs de Jean Roger Caussimon

Un poète camarade
Que je chante la nuit
Dans les caveaux
Où s’balade la Mort
Qu’il ne faut pas chanter



manuscrit orné d’un dessin dorio 23/11/2021

À PAS DE MOUCHE





C’est encore une drôle d’histoire ça, dit Saturnin.
On se crée avec le temps et le bouquin vous happe aussitôt avec ses petites paches de moutte.

Queneau


à pas de mouche je fais ma page
distrait par les présences d’êtres
qui ont depuis longtemps disparus

je fais ma page en les revoyant
dire leurs vers préférés
appris par cœur en leur enfance

petites graines de poésie
qui germent croit-on
des siècles après

après avoir rencontré une page
où, comme c’est étrange, 
un étranger, un maladroit,1
à pas de mouche
traça ces vers

en souvenir d’Une qui disait
avec ferveur
ses poésies aimées
depuis l’enfance

à pas de mouche je fais ma page
à pas de mouche la page me fait*

*Je n'ai pas plus fait mon livre que mon livre m'a fait.
Michel de Montaigne


1 Léo Ferré
La vie d’artiste




à pas de mouche 28/11/2021 9h06

PRENDRE SOIN DE CLÉMENT





Vivir sin hacer nada
Cuidar lo que no importa
(j’ai perdu l’auteur de la citation)

Vivre sans rien faire
En soignant ce qui n’apparaît pas
Comme essentiel
(ma traduction)

Sans rien faire comme les autres
(c’est l’idée)
Mais sans en tirer la moindre fierté

En voguant (par exemple) entre les vivants et les morts
Souvent à front renversé
(et par exemple)
En exhumant les vers vivifiants d’un poète qui chantait l’ivresse d’exister
en l’an 1536 (deuxième édition)

Ce fut le premier (en vérité) qui composa en français un recueil de son cru
(qui l’eût cru ?)

Ainsi voguant cette nuit d’un 21 novembre du siècle XXI
Comme Clément
Poète (comme nous) dépourvu

Clément Marot 
Râclant rondeaux, épîtres, fleurs, blasons et psaumes
Arrachés à la vue des méchants,
Cruels, imbéciles, 
Imposant par la prison et le bûcher leurs doctrines
Qui avilissent nos humanités
(comme aujourd’hui, faut-il le préciser)

Clément dont le blason
La mort n’y mord
Affirme la ferme amour
Que cinq siècles après
Nous aussi nous portons