SI ON NE SAIT Y RÉPONDRE ON PEUT ZAPPER CET ÉCRIT

on ne cesse jamais de répondre à ce qui a été écrit hors de toute réponse :
 affirmés puis mis en rivalité, puis remplacés, les sens passent, la question demeure…

Roland Barthes


le cri l’écrit
sur le papier
et dans la nuit

le cran l’écran
ça va cranter
dit le mécréant

tout en créant
cette variation
digne de Rabelais

de Perec de Queneau
et de tous les dicos
d’onomatopées

c’est du blabla
mais c’est d’un clic
que dame souris

envoie cet écrit
apparaître sur l’écran
énigmatiquement

ÊTRE À PART

Je me figure par un indéracinable sans doute préjugé d’écrivain, que rien ne demeurera sans être proféré… 

Stéphane Mallarmé


Être à part
Un peu testard

Être de nuit
Tissant ses histoires
du dedans
( a dentro )

Être celui (celle)
qui à nul
ne nuit

Être pratiquant
les a parte
les sauts anachroniques
de l’étrange beauté

Être de mots et de figures
Pour conjurer sans geindre
Ses maux

Être existant
Dans la parole circulaire
La voie ouverte
À l’étranger en soi

Et aux inconnu.e.s

BRACONNER

Sia l’enfadat que semana
de tèrme en tèrme

Joan-Pau Creissac
(occitan)

Je suis le fada qui semaisonne
de termes en thermes
(ma traduction fantaisiste)

Braconner
Mais non les bêtes
Des forêts et des champs

Braconner
En silence à l’affût
Sur les terres et dans les airs 
De l’espèce fabulatrice 1

Braconner 
Sur l’espace d’Oc
l’enfadat que semana
de tèrme en tèrme

Braconner
Nos manières de donner corps
Aux récits qui réparent
Nos vies fragiles et vulnérables

Braconner
Cette écriture d’un Je(u)
Ouvert et généreux
Qui nous engrène
1 Nancy Huston

VIENI ORFEO VIENI

Vieni Orfeo vieni con lei
Al piccolo cimitero de campagna

Andrea Zanzotto

Viens Orphée viens avec elle
Dans le petit cimetière de campagne


Je lis me précipite et m’éparpille
Les yeux entrant dans les pages bilingues
Des langues latines

Italien portugais espagnol catalan
Et cet occitan que j’entendis enfant dans ma cuisine
Quand un ami paysan venait visiter mon père
Mais que je n’eus pas le droit de parler
Puisqu’on pensait qu’il contaminerait
La langue apprise à l’école de la République

Vieni Orfeo vieni
Vient me régaler
De ses frôlements langagiers
Glossolalies amuïssements amusements
écarts 
 nel terreno stesso del vagare
(sur le terrain même de l’errance)
Où personne n’empêche plus le bambin aux cheveux blancs
De batifoler 
Avec Orphée 

TOUT EST MU PAR LES MOTS

Et la mer et Homère tout est mu par l’amour
Qui écouter ? Homère a fait silence
Et la mer noire harponne, mugissante,
Et vient à mon chevet avec un fracas sourd.

Ossip Mandelstam
(1891-1937)

Tout est mu par les mots
Paysage, mer, cœur, voix, silence, feu,
Et leur fracas sourd 
Leur rumeur qui vient jusqu’à mon lit
Taillé comme une barque.

Paysage d’un conte
ou un comte perd la vie
au col de Roncevaux

Mer je me souviens d’y avoir plongé
(j’avais vingt ans)
à Sounion
le saint cap d’Athènes

Cœur naviguant à l’estime
à travers les phrases 
qui me sont autant d’amers

Voix d’Homère traduite par ce poète suisse
Qui résida sur Terre à Grignan 1
Conte-moi, Muse, l’aventure de l’Inventif

Silence « terrible, singulier »
Comme des somnambules
Ce noir illimité 2

Feu enfin où Phœnix renaît
Du désert et des cendres

Comme cette page écrite
Sous les rayons d’une lampe de chevet



1 Philippe Jaccottet l’Odyssée 2 Baudelaire Les aveugles