Tenir bon
Mais sans en faire
Tout un cinéma
.
Tenir un exemplaire
fatigué
Des Fleurs du mal
.
Les rafraîchir
Par une lecture
Empreinte d’hilarité
.
Comme on peut lire
Ces lignes
Assurément
Jean Jacques Dorio Un poème inédit par jour
Tenir bon
Mais sans en faire
Tout un cinéma
.
Tenir un exemplaire
fatigué
Des Fleurs du mal
.
Les rafraîchir
Par une lecture
Empreinte d’hilarité
.
Comme on peut lire
Ces lignes
Assurément
DISPARITIONS
« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros
AVANT LIRE
Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.
Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.
Chaque Disparition se compose de sept fragments.
Ils paraîtront sur ce blog du lundi au dimanche,
pendant vingt-trois semaines,
soit cent soixante et un fragments,
si tout se passe comme prévu.
Lectrices, lecteurs, j’espère que vous essaierai, vous aussi, à participer, par fragments et bouffées, à l’aventure.
(un seul participant, jour après jour, fragment après fragment, Michel Chalandon vivant à Saint Gilles, dans le Gard, que je remercie fraternellement)
128
À la tour Eiffel
Tour Eiffel cesse de me dévisager comme ça
Si je t’offre un sonnet en vers de quatorze syllabes
(Un mètre assidûment cultivé par Jacques Réda)
Ce n’est pas pour que tu me toises de cet œil de crabe
Des toises, certes, tu en as et cette couleur « drab »
(Terne comme disent les anglais) du crabe tu l’as
Malgré le mercurochrome de mi-nium dont la
Ville soigne tes griffures causées par vents et sables
Entre tes jambes écartées passe la foule épaisse
Qui te lorgne les dessous, que ne voiles-tu tes fesses
(D’ailleurs théoriques) il y a des enfants ici
Qui s’en retourneront bientôt rêver dans nos campagnes
Par trouble amour d’une géante à jamais pervertis
Comme hameaux intranquilles au pied d’une montagne.
129
SONNET DU FEU FOLLET
Tu te sers des poèmes comme d’un élixir
Leurs images leurs ellipses et bien sûr leurs
Enjambements. Tu sais bien que tout ce bazar
S’est initié dans une école de première
Celle qu’on appelle encore la primaire
Celle où tu disais tremblant et de mémoire
« C’est un trou de verdure où chante une rivière »
Et le cancre sauvé de honte par l’oiseau lyre
Tu te souviens du pré vénéneux de colchiques
« Les vaches y paissant lentement s’empoisonnent »
Tu en as bien d’autres encore que tu récites
Dans ta tête la nuit comme des chapelets
Ce sont tes amers tes balises tes voyages
En ces pays où, feu follet, tu disparais …
130
S’établir par la voix dans le silence le presque
silence est une expérience quasi pour ainsi dire
opaque opaque à soi-même La voix ne rencontre
pas de réponse ni de l’air ni de la bande mince
brune qui défile en bruissant en chuintant dans le
magnétophone devant soi ni des têtes qui font face
dans une salle écoutant ou dormant ou
poursuivant quelque voie intérieure parallèle pendant
qu’il est dit de la poésie
Dans une petite salle une fois à la chartreuse de
Villeneuve-les-Avignon les auditeurs assis sur des
coussins confortables il y avait vingt trente
personnes je disais des poèmes que vous allez lire
Jacques Roubaud Dire la poésie
Nb J’étais une de ces vingt à trente personnes
Assise à ras du sol sur un coussin
Jean Jacques Dorio
131
La disparition de Jacques Roubaud sur le journal du soir
LA MORT DE JACQUES ROUBAUD POÈTE AMOUREUX DE L’ENTRELACEMENT DES MOTS
Passionné depuis son enfance par la lecture et les nombres, ce membre de l’Oulipo est mort le 5 décembre, à l’âge de 92 ans, laissant une œuvre poétique considérable.
Ajout :
Son dernier pied de nez : né le 5 décembre 1932, disparu le 5 décembre 2024.
132
TOMBEAU DE JACQUES ROUBAUD
Brillons la vie et sans écueils au port
D’abord légère dans le style joyeux
Jusqu’à la mort rimes qui n’ont plus cours
Poisse la nuit au bout du doigt qui écrit
Entends mes vers rêvés entre deux rives
Ils se dépêtrent grattent la boue d’un fleuve
C’est le Léthé le cours d’eau des Enfers
Tranche la vie ni couronne ni fleurs
Jacques Roubaud poète prosateur
Mathématicien Oulipien
A trouvé ce qu’il redoutait le plus
Sa fin intérieure
133
ARRÊTEZ-VOUS NE LISEZ PAS SI VITE
POURQUOI LISEZ-VOUS SI VITE
PRENEZ LE TEMPS DE LIRE
Ô douleurs de l’amour dont je ne connais que les vêtements
et aussi les yeux la voix le visage les mains les cheveux les dents les yeux balances sentimentales
dans la nuit il y a toi et les bruits matériels
de la mer des fleuves des forêts des villes des herbes des poumons
à l’instant où la mer silencieuse et bruyante se replie sur ses oreillers blancs tristes
comme sept heures du soir dans les champignonnières
moi qui ne suis ni Ronsard ni Baudelaire
moi qui suis Jacques Roubaud et qui pour t’avoir connue et aimée n’en pense pas moins
et ne veux pas attacher d’autre réputation à ma mémoire sur cette terre équivoque
ô douleurs de l’amour dont je ne connais que les vêtements
et aussi les yeux la voix le visage les mains les cheveux les dents les yeux
la voix le visage les mains la mer le fleuve la forêt la ville l’herbe et les poumons
134
L’AMOUR D’UN SCRIBEUn peu de scribe encore et de Magdalénien
Du chaos que l’on s’applique à sublimer
en ces fleurs de reconnaissance
Sur la grotte le papier le roseau de Camargue
ou du Nil
L’amour de bien tourner la plume et le calame
Et puis on se relève pour danser sur cette âme
Noir c’est le soleil de Nerval
Noir c’est un livre de rêveries de Bachelard
Noir c’est l’anar qui écrit Mourir pour des Idées
Noir c’est le Requiem enflammé de Fauré
Noir c’est un vin trembleur
dans le verre d’Apollinaire
au cours d’une nuit rhènane
Et c’est chacun de ceux
qui cherchent obstinément
leur vie durant
l’or noir du temps

deux sources

du poème Noir
ÉCRIRE C’EST MON DADA
Écrire c’est mon dada
C’est dire Non au sang versé dans le tonneau des dadadas des nananas des Danaïdes durant la grande boucherie de 14-18
Écrire c’est ma crise de vers cette exquise crise qui a débuté à la mort de celui qui fut poète, dramaturge, écrivain, romancier, graphiste projetant ses encres fantastiques, proscrit…et député : il était le vers personnellement, il confisqua chez qui pense, discourt ou narre, presque le droit à s’énoncer
(On dirait du Lacan c’est du Mallarmé)
Écrire c’est la recherche de l’imprévisible de ce que je n’aurais jamais été capable de formuler si je ne m’étais pas attelé jour après jour (surtout la nuit) à faire mes pages d’écriture
Écrire c’est la découverte à l’instant de ce que la justice est une orfraie : elle finira bien par s’étrangler au tournant. (Queneau)
Écrire c’est tousser en disant « tout sait » : la pierre, l’air, le feu, la mer, la nue, le petit val, la tête nue
Écrire c’est tisser à la main, au métier, son cocon, sa petite pièce, son texte sur papier quadrillé, son journal, son vers, l’écrit et les cris d’une orchestration qui reste verbale (encore Mallarmé)
Écrire c’est, qui sait ?, affronter l’animal, le feu follet, le feu Follain
C’est écrire sur les murs défense de ne pas rêver
C’est écrire à la craie sur l’ardoise pour demander à son institutrice préférée, le chemin qui mène à la félicité
Écrire c’est par amour cesser d’écrire pour cueillir un bouquet à sa belle en souffrance lui inventer chansons d’amour amor que nos transfigura
Écrire toujours encor, dans la vacance d’une écriture, au présent d’une nostalgie où l’évidence à l’oxymore s’allie
Écrire au propre le pastiche de Mio Cid, monologue intérieur de Chimène murmurant ce vers d’anthologie qu’il est joli garçon, l’assassin de papa (Georges Fourest)
Écrire étymologiquement gratter, inciser sur sa tablette d’argile, utiliser son stylet, scribere, libérer cette main qui écrit à l’ancienne en trempant sa plume dans l’œil noir que nous fait l’encrier
Écrire : tremper et retremper dans son bain révélateur les pages manuscrites de messieurs Proust et Flaubert et de mesdames de Staël (Germaine) et Colette (Sidonie)
Écrire ? je vous demande un peu, un peu d’écoles littéraires prétendant l’une après l’autre de se libérer de la précédente, lyrisme, antilyrisme, réalisme, surréalisme, s’allumant (ironie des –ismes) de reflets réciproques, traînées de poudre qui font long feu Écrire, oui, en lettres noires de feu sur la plaque de la cheminée libérée des cendres de la veille J’aimerais mieux manquer une leçon de philosophie que mon feu du matin (Bachelard)
Écrire et laisser dire, laisser crier et rire les jaloux d’une pratique éphémère et fragile, mais la seule qui nous met en capacité de préparer nos partitions visuelles ouvrant la main à l’écriture qui libère nos coups de dés
.
ÉCRIRE
Les résonances de Maria-Dolores Cano
« Pourquoi écrivez-vous ? Mais qu’est-ce qu’écrire ? Pour l’instant, je ne réponds pas au questionnaire, je rêve, je suspends le geste d’écrire, justement….
Écrire, c’est, ce n’est pas… Ce peut être, ce fut… Ce n’est plus…ce sera…
Écrire, c’est naître écrivain, entouré par les mots – et l’on écrit parce que l’air bourdonne de mots, on écrit comme l’on parle, parce que –verve, verbe – cela parle en moi. Écrire, c’est chercher à être cet écrivain que l’on n’est pas, et l’on écrit parce qu’on se tait, parce que l’on ne sait pas parler, parce qu’on manque de mots.
Écrire pour être seul, pour rompre le contact, comme on se cache, comme on tire un drap sur la tête, comme on ferme la porte à double tour. Écrire pour ne pas supporter d’être seul, comme on sort de chez soi, un jour de fête, quand on se croit seul à être seul, prêt à parler au premier venu. Écrire pour être vu, comme l’on hisse le drapeau du naufrage, pour être aimé, préféré. Écrire comme on cherche des yeux.
Écrire pour se voir en un éclair, comme l’on craque dans la nuit l’allumette que l’on jette – et pour s’être vu une fois pour toutes, ne plus avoir à se retourner. Ou écrire pour survivre, pour que demeure l’irréparable que l’on fut.
Écrire pour ne pas être confondu avec les autres, amalgamé (« C’est la chose que nul ne peut se vanter de partager avec moi », dit Artaud) – ou écrire pour n’être plus personne, pour passer dans le lieu commun du langage.
Écrire pour ne pas être reconnu, en brouillant ses traces. Écrire pour être retrouvé.
Écrire pour repousser, pour rester intact. Écrire pour attirer.
Écrire comme la serre chaude capte le soleil, pour être présent à toute chose, comme l’on tourne la tête de tous côtés. Ou écrire pour ne plus rien voir au-dehors, pour s’enfermer dans la chambre noire. Écrire comme on s’éveille. Écrire comme on s’endort.
Écrire comme l’on panse une plaie : encre opiacé, sédative, hypnose de l’œil noir de l’encre. Écrire pour ouvrir la plaie, pour mieux sentir le mal.
Écrire comme on s’arrête sur une route, pour arrêter le temps, freiner sa rapidité, ordonner sa prodigalité, pour dénombrer le butin. Écrire comme l’on se met en route, pour voir enfin quelque chose, pour que quelque chose enfin se passe, parce que rien ne s’est encore passé.
Écrire parce que l’on aime, parce qu’il y a (dit Saint-John Perse) « lieu de louer ». Écrire parce qu’il faut inventer de toutes pièces « ce qu’il y aurait à regarder », dit Artaud.
Écrire comme l’on aime, comme l’on caresse, susciter devant soi le corps second qui concentre tout rayonnement (…) »
Gaëtan Picon / La Vérité des Mythes / Mercure de France
102
ÉCRIRE VIVRE EN RÉGIME DE DURÉE
J.B. à M.
En définitive à quoi écrire sert-il, sinon à vivre ? Toutes les pénibles élucubrations sur « écrire et vivre » – écrire comme renoncement à la vie – sur « la chambre aux murs de liège » – avec attendrissement. « Il n’a pas vécu le pauvre » – ne sont que pitoyables défenses d’envieux, de toute façon sans importance. Mais ici, la chose est dite. C’est elle qu’il faut comprendre et suivre.
M. à J.B.
Et quand personne ne me lira, ai-je perdu mon temps de m’être entretenu tant d’heures oisives à pensées si utiles et agréables ? Je n’ai pas plus fait mon livre que mon livre m’a fait, livre consubstantiel à son auteur, d’une occupation propre, membre de ma vie ; non d’une occupation en fin tierce et étrangère comme tous autres livres. Car ceux qui se repassent par fantaisie seulement et par langue quelque heure, ne s’examinent pas si attentivement, ni ne se pénètrent, comme celui qui fait son étude, son ouvrage et son métier, qui s’engage à un registre de durée, de toute sa foi, de toute sa force.
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J.R. (25 mai 1936-3 septembre 2014) Traductrice majeure de La Divine Comédie de Dante, essayiste La Délie de Maurice Scève, poète Les instants les éclairs
M.(28 février 1533-13 septembre 1592) Il aimait écrire sur soi-même divers et varié, à sauts et à gambades.