EU
Eu ce soir se voit engloutissant les choses du dehors
pour les mélanger à sa vie
Eu ou plutôt son autre Moi - son cogito brisé ? -
remplissant ligne à ligne le Livre du Desassossego*
cette désespérance enchantée qui dormira cinq lustres
dans un baúl une malle avant de devenir
avec l’ironie du temps
une arche d’Espoir
se mettant à voguer de langues en langues
et de lecteurs en lectrices plus ou moins désappointées
Ce soir où assis à Terreiro do Paço
Devant le Tage médite Bernardo Soares
Une création mentale de Pessoa
Quand passent les petites barques
Et que les émotions d’une vie te submergent
*Dérivé régressif de desassosegar, desassosego indique en portugais
une perte ou une privation : le manque de sossego
c’est-à-dire de tranquillité et de repos.
Mais Pessoa sous la plume de Bernardo Soares
repousse les frontières du desassosego
jusqu’à des frontières assez reculées :
de la connotation vaguement décadente
de certains textes ou le desassosego apparaît associé à l’ennui,
jusqu’à l’énervement, l’angoisse, le malaise,
la peine, le trouble, l’inaptitude et
« l’incompétence à l’égard de la vie. »
Antonio Tabucchi
Category Archives: Poème du jour
AMISTANÇA
Mais l’autre amour que je nomme amistança *
parce qu’après la mort sa grande force lui dure
Comme les vibrations de la lumière
L’aurore sur les lavandins
Comme les laves des volcans posées et rehaussées
d’un trait pulsionnel d’Antoni Tàpies
à l’entrée du musée d’art moderne de Céret
Comme dit l’ami à l’aimée :
Toi qui emplis le soleil de splendeur
Emplis mon cœur d’amour !
* Ramon Llull
TOI MON AUTRE MOI
TOI MON AUTRE MOI
Le Poète doit, selon un fragment retrouvé sur une tablette de l’Antiquité, conduire son lecteur de la fumée au feu.
*
JE NE SAIS QUE TE DIRE. L’aube affaiblie* avance sa plume, tu n’es plus là, mon autre moi, pour qui j’aimais à vivre.**
Il y aura quatre ans, jour pour jour, que celle qui s’appelait Josiane Dorio, s’éteignait.
Moi, je te cherche toujours. Je te lis dans Montaigne, Apollinaire et d’autres chers et chères amies disparues, mais ce n’est pas eux et ce n’est pas elles, mais moi seul qui suis l’archéologue obstiné de tes vies.
Car, comme nous tous, si l’on veut bien y être attentifs, nous avons, au cours de notre unique voyage, plusieurs vies, nous portons, sur la scène du monde, plusieurs masques, nous sommes, chemin faisant, plusieurs personnes qui recouvrent, saison après saison, notre enveloppe humaine.
Et ce que je te dis là, ce matin, dans la petite lueur de l’aube naissante, j’espère que d’autres que moi, pourront l’écrire un jour, à leur manière, selon la forme de leur récit et l’attention portée, non à la fumée de leurs vies, mais au feu qui les anime et les renouvelle.
*Paul Verlaine ( 30 mars 1844-8 janvier 1896)
** Philippe Desportes (1546-1606)
Josiane Dorio (10 avril 1952-25 mai 2014)
*
New York Astoria 35 th street 25 mai 2018
COMME AU BON VIEUX TEMPS
Comme au bon vieux temps
Quand nous parlions littérature
-Et qu'est-ce que tu écris en ce moment?
Un petit roman sur les dernières paroles
prononcées ou écrites par la main du défunt
Comme au bon vieux temps
Quand nous parlions de nos amours
En buvant un bourgogne de derrière les fagots
Sur un cassoulet façon mère Dorio
Comme au bon vieux temps
Quand nous parlions politique
Du matérialisme des superstructures
Et de la puissance des masses
Qui s'excusaient de ne rien comprendre à nos laïus
Comme au bon vieux temps
Quand nous chantions tout notre saoul
le déserteur et le gorille
ta Cathie t'a quitté
et ce fameux trois mâts
fin comme un oiseau
Comme à la fin des temps
Quand nous ne parlions plus
Cancer du larynx
Sur notre ardoise d'écolier
Nous faisions tinter nos craies
Pour un dernier message
estos días azules y este sol de la infancia*
ces jours d'azur et ce soleil de l'enfance
*dernier vers écrit par Antonio Machado à Collioure
LE DON DES PAGES
une page
colonne d’écriture
c’était une treille
en agriculture
au village
vivait Monsieur Page
retraité de l’armée
le seul possédant une ouature
et l’usage oral du passé simple
en pagayant
dans une page de dico
on peut faire mousser
pagure palabre pageot
et ce pagne des indiens panaré
que tu ramenas d’Orénoque
teint au rocou
échangé contre tu-ne-sais-plus-quoi
fin de page
dont tu fais don
à l’écran blanc
au premier lecteur qui passe
à la nuit des mots boules de neige
à l’oubli
