C’est la nuit de toutes les couleurs

C'est la nuit de toutes les couleurs
La nuit de kaki et de noisettes
La nuit de fumée de noix de galle
C'est la nuit de charbon et de pintes

C’est la nuit du maréchal ferrant les éperons de Don Quichotte
La nuit des peintures corporelles 
Pour naviguer dans le Monde Autre 
Des chamans et chamanes
C'est la nuit des chants colorés et des têtes ornées d'autruche
La nuit plus noire qu'un chiffonnier

C'est la nuit de tous ces peuples qui ont disparu
Sur les rives d'un chenal de maisons sur pilotis
La nuit du « brésil» et des cochenilles
La nuit des fards et des simulacres
C'est la nuit qui perd ses couleurs
La nuit du chasseur d'hommes
La nuit du banquier anarchiste

C’est la nuit des initiations
Qui coupe les cheveux en quatre
De toutes les citations
C'est la nuit qui reprend les mythes fondateurs
Pour les clouer aux poteaux de couleurs

C'est la nuit de la vie de château et de lunes d'écailles
La nuit japonaise des six blancheurs
La nuit solaire sur la palette de Vincent
Et celle que l'on teint en rouge 

Pour mieux l'enterrer
Au petit matin
À la vieille lanterne
Des nuits de toutes les couleurs

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L’HEURE DES RÉMINISCENCES ET DES CONFIDENCES INVOLONTAIRES

Cest lheure de remplir mes deux grands feuilles de nuit Cest lheure où je dors à moitié, je bâille, je réfléchis Tu me la bailles belle, écrit cette plume qui semble avoir une idée derrière la tête À la baille ! À la baille ! crie le mono aux mômes de la Colo (moi cétait pour mes dix ans côté océan que je découvrais près dHossegor) Cest lheure des réminiscences et des confidences involontaires (moi -encore- cétait sur Rémi et Colette qui venait de paraître que jappris à lire lalphabet en fumant « la pipe du Pape Pipu » et que je mexerçais à écrire en cursive) Elle court elle court laiguille des secondes sur lhorloge de mes heures vouées à la plus haute fantaisie Colette a coupé une tulipe rouge Rémi joue avec son petit canot & La barque de Francis tire sur sa longe Allonge ! Allonge ! tes bras, tes phrases Allongeails Paperoles Citations imprévues de lan mil que tu traduis en français daujourdhui : « Bien vois que pour si haut monter Nest mise léchelle assez haute Mais lallonge damour et de mon bon vouloir Me doit aider et valoir » Cest lheure de boucler cette variation qui vogue à présent sur laile dun dictionnaire dont les mots se déploient à part moi

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SALLE DES MOTS PERDUS

Salle des pas perdus Traversée du désert
C’est un mauvais début « Ça va pas le faire »

Ou bien tout au contraire On va persévérer
E caddi como corpo morte cade 1
« Et tombé comme tombe un corps mort »
Le facétieux Groucho va nous relever
« Ou bien cet homme est mort
Ou bien ma montre est arrêtée »

Salle des mots perdus Au terme de tant d’années
Vouées à la recherche d’images pour les yeux,
Ou pour la voix qui répète ce vers mystérieux :
Sunt lacrymæ rerum et mentem mortalia tangunt 2

« Les larmes coulent au spectacle du monde
Le destin des mortels touche les cœurs »


1 Dante La Nouvelle Comédie 2 Virgile (son grand aîné)


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DÉFENDEZ-MOI DE MOI

-Mais quel est ton secret ? Je nai pas de secret, sauf celui de refuser de me prendre pour quelquun qui chaque nuit écrit ses secrets.

« Défendez-moi de moi » ai-je lu, peut-être chez Montaigne, sûrement (en traduction) chez quelque autre auteur de conséquence écrivant dans la langue de Cervantes.

Celui qui écrit sur la mémoire, le temps, loubli, la répétition, le mouvement, la nostalgie du présent, je fais comme si je ne le connaissais pas personnellement, comme si jignorais ce quil avait déjà écrit sur ses cahiers, petites cartes blanches ou colorées, et même, ça peut arriver, sur un livre affublé dun nom dauteur, pour la commodité.

Bref, toute image renvoyée par les autres, ne rencontre jamais mon assentiment, ou plutôt, vous laurez peut-être compris, je les prends toutes pour argent comptant. Tous ces registres, tous ces costumes, tous ces personnages représentés par un seul acteur, une seule actrice (je songe à Isabelle Huppert, un modèle en ce domaine), tout ce mixte, ce kaléidoscope, cette machine à produire mille visages

-Alors, la prouesse est à tous ! conclut avec malice mon questionneur de secrets. La prouesse cest lallégresse de remettre une pièce dans la machine littéraire de nos désirs inassouvis.

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LAISSANT COURIR SANS FIN MON IMAGINATION

Laissant sans fin courir son imagination
Parfois l’assaillait la vision d’un idiot

(deux lipogrammes en e vous aviez remarqué)

Un idiot momo à Nyouyork au Moma
Un Dorio loriot pratiquant l’art brut-plaisir
d’Artaud Tarahumaras hallucinations
Jusqu’au tournis d’Achab poursuivant Moby Dick
Qui soufflait sur l’horizon lapis-lazzuli

Bijoux d’azur bols pour ablutions nuit sur nuit
Laissant courir sans fin mon imagination

Italiques extraites de La Disparition Georges Perec