CRÉER SA PROPRE LANGUE

Créer sa propre langue c’est un truc de fou ça…de fou de littérature parti en des contrées indéterminées…des années durant nourrissant en secret ses nuits de mille et une pages…qu’il brûle la journée suivante…jusqu’au jour (une nuit magique) où la langue unique et singulière prend…sur un premier cahier que l’on nomme roman du côté de chez Swann…ou bien poèmes faisant bouquets de fleurs du mal…lors les phrases en prose ou les antiphrases écrites en vers…prennent leur envol créant la propre langue de ce forçat d’une écriture…qui bat et rebat les cartes d’un je multiple…jugé par les premiers critiques qui n’ont jamais lu rien de tel…de folie pure…

L’ŒIL MARRON AVEC UN PEU DE VERT

Je m’aperçois ce soir que mes travaux divers
Ont omis du portrait de ce faiseur de vers
Qu’il avait l’œil marron avec un peu de vert

Plaisanterie à part le même entre deux verres
Aimait pincer sa lyre sur un chant du Cap Vert
Une morna sodade nostalgie au grand air
Où l’on pleure et l’on rit comme faisaient trouvères
Qui enchainaient leurs rimes, été, printemps, hiver.


LA JEUNE FILLE EN FLEURS ET L’AVIATEUR

La question est délicate de savoir s’il faut lire ou non un auteur à la lumière de sa vie.  Anne Carson (Atelier Albertine)

J’ai été une de ces jeunes filles en fleurs qu’un narrateur pervers polymorphe affubla du nom d’Albertine.

Dans sa fiction, il me fait mourir sur un cheval emballé qui m’aurait jeté sur un arbre, en Touraine.

Dans la réalité je suis mort simultanément dans la cabine d’un avion qui s’est « craché », dans la baie d’Antibes disent les uns, ou bien après, près de l’île de Riou, au large de Marseille, affirment les autres.

Cependant pour être juste à l’égard du narrateur précité, nos morts ont un point en commun. Elles ont été précédées pour chacun de nous deux, par l’offrande, sous forme d’inscriptions, de quatre vers du célèbre poème de Stéphane Mallarmé, le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui. Les mêmes vers en effet, sur la proue du yacht d’Albertine et sur le fuselage de l’avion. Fondu enchaîné du ciel et de la mer, pour ces cygnes (signes) d’autrefois, qui aujourd’hui libérés du stérile hiver, retrouvent l’impact symbolique de la définition rimbaldienne de l’éternité : c’est la mer mêlée au soleil.

AMAS DE RIMES

J’ai le goût de l’invention et de la rareté
Celui du bol où infusent mes rares thés

J’ai le goût d’étrenner nuit à nuit mes vers
Et celui d’écouter mille discours divers

J’ai le goût d’écrire plus ou moins des ballades
Celui d’accompagner Montaigne 
Qui sur son petit cheval se balade

J’ai le goût de chanter Brassens à domicile
Celui d’ouïr chansons gaillardes et indociles

J’ai le goût de semer à tout vent buissonnier
Mes petites fleurs bleues de vrai saulnier

J'ai le goût de la mise en suspens
De l'ego devant le texte 
Qui va et vient et nous métamorphose
j’ai le goût de confier mon texte à une voix sans personne

MES LECTEURS

Ils ne seraient pas, selon moi, mes lecteurs, mais les propres lecteurs d’eux-mêmes.

Marcel Proust


Oui, mais comment, chère lectrice, cher lecteur, lire en toi-même, 
si ce n’est en lisant ton « livre de signes inconnus », 
si ce n’est en écrivant  pour toi-même, à ta manière, 
après avoir été stimulé par le poème sous tes yeux,
dont tu t’évades pour t’adonner à « la vie enfin découverte et éclaircie, 
la seule vie par conséquent réellement vécue, (celle de) la littérature ».

guillemets Marcel Proust (Le Temps retrouvé)

Cette vie qui en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez « l’artiste ».
Mais ils ne la voient pas, parce qu’ils ne cherchent pas à l’éclaircir.
M.P.