Éviter le lieu commun c’est toute l’essence de la poésie a dit en vers boiteux le dernier poète du bled (forcément inconnu dans la capitale) Il l’a dit à Didi en personne, slui qui dans En attendant Godot, joue le rôle de clochard céleste : « -Peut-on savoir où mossieu a passé la nuit ? -Dans un fossé. -Et on t’a battu ? -Si. -C’étaient les mêmes ? -Oui, toujours les mêmes. » On était loin du petit chant de flûte, qui accompagnait les poèmes des années bucoliques. C’était avant les transistors et au théâtre ce soir à la télévision. Le dernier poète referme son Bled Sa dernière ligne flotte dans sa tête Mais nul ne la connaîtra Et surtout pas les esthètes !
UN TEXTE PAR TROP NÉGLIGÉ
UN TEXTE DE NUIT PAR TROP NÉGLIGÉ Réveil de nuit Plutôt que de gamberger dans le noir absolu Je prends la plume sous ma lampe de chevet Pour aller où elle me guidera Même si parfois je ne sais plus où je vais J’erre sur l’aire d’une surface blanche Pour un peu je badauderai en me faisant clown pour l’amour d’une écuyère du cirque Médrano Voilà je range plume et cahier J’éteins les feux et je réfléchis dans la nuit retrouvée comment je pourrais transfigurer en un poème ce texte par trop négligé
LA SOURCE D’UN AUTRE ÂGE
Nul fanal Ni conseils Ni rage d’écriture Un petit feu d’ardoise Maintenu mot à mot La craie de l’écolier Le stylo noir qui grince La source d’un autre âge Le rossignol des pièces Sur cette scène autre Où l’on tend la toile D’être et de n’être pas

AÑORANZAS PORTEÑAS
J’AI VU LA PAMPA Non au petit trot du cheval de Jules Supervielle Mais du haut d’une avioneta qui tanguait dangereusement J’ai connu la bise du 14 juillet 1970 qui s’engouffrait dans les rues de Buenos Aires J’ai parlé le lunfardo des porteños avec une compañera rencontrée dans un bar de la rue Sierpes (le livre de Borges sur l’argot de la capitale sous les yeux) Vous pouvez en douter Vous qui me lisez dans les villes de l’Europe sans gauchos montant à cru Jurant à lasso raccourci Dans le coral de l’estancia disparue proche du mot saudade,(vague à l’âme, nostalgie), le mot añoranza est impossible à traduire
JE SUIS LE SUJET POÉTIQUE D’UN MONDE PROSAÏQUE
JE SUIS LE SUJET POÉTIQUE D’UN MONDE PROSAÏQUE Je suis l’anamnèse de l’histoire d’une vie qui n’a rien de catholique Je suis l’écharpe de soie qui se souvient de nous1 Je suis ta vie perdue par l’incapacité de la médecine à guérir ton cancer Je suis le picaro venu de rien qui fait tous les métiers et retombe toujours sur ses pieds Je suis ces souvenirs personnels ou inventés où Moi n’est pas ma tasse de thé 1 Maurice Fanon