JE NE SAIS PLUS

	Je ne sais plus si la haie d’aubépine était blanche ou rose.
	Je ne sais plus si après la pluie, mon parapluie refermé, je dis zut zut zut  ou  flic floc flac.
	Je ne sais plus si elle s’appelait Gilberte ou Albertine.
	Je ne sais plus qui a dit que ce serait un contre-sens complet que de réduire ma Recherche à une sorte de refuge dans le souvenir.
	Je ne sais plus qu’elle est donc cette chose qui, déjà triste dans le bonheur, reste heureuse dans la tristesse.
	Je ne sais plus si c’est Swann ou Madame Verdurin qui, un soir, me dit :  N’est-ce pas que c’est beau, cette Sonate de Vinteuil. 
	Mais maintenant je sais que cette fameuse sonate jouée dans l’obscurité,  pour mieux voir s’éclairer les choses, c’était, cent ans après c’est facile de le vérifier, la 14° de Beethoven.
Odette avec son accent imitable aurait dit, s’il vous plaît, rejouez-moi, Moonligth.  




CE QUE N’EST PAS UN POÈTE(mais la fin nous dit ce qu’il est)


Un poète n’est pas un abstracteur de quinte essence
Un poète n’est pas Orphée dépecé par les Bacchantes
Un poète n’est pas Brassens sans ses baccantes
Un poète n’est pas un vol de corbeaux sur un champ de blé d’Anvers sur Oise
Un poète n’est pas un lapon perdu dans une bibliothèque du Japon
Un poète n’est pas le reflet presque allégorique de sa propre imagination (citation)
Un poète n’est pas Albertine réduite à cette chanson où l’on cherche après Titine
Un poète n’est pas Emma Bovary mesurant la distance abyssale entre l’art et la vie
Un poète n’est pas (en dépit des apparences) admis au salon de Mme Verdurin
Un poète n’est pas « un vieux serin »
Un poète n’est pas l’enfant d’une nuit d’Idumée
Un poète est une voix rappelant viole et clavecin
Qui de son doigt index presse le sein de sa Muse
Sibylline la femme
Pour des lèvres que l’air du vierge azur affame 1

1 Stéphane MALLARMÉ






LA JEUNE FILLE EN FLEURS ET L’AVIATEUR

La question est délicate de savoir s’il faut lire ou non un auteur à la lumière de sa vie.  Anne Carson (Atelier Albertine)

J’ai été une de ces jeunes filles en fleurs qu’un narrateur pervers polymorphe affubla du nom d’Albertine.

Dans sa fiction, il me fait mourir sur un cheval emballé qui m’aurait jeté sur un arbre, en Touraine.

Dans la réalité je suis mort simultanément dans la cabine d’un avion qui s’est « craché », dans la baie d’Antibes disent les uns, ou bien après, près de l’île de Riou, au large de Marseille, affirment les autres.

Cependant pour être juste à l’égard du narrateur précité, nos morts ont un point en commun. Elles ont été précédées pour chacun de nous deux, par l’offrande, sous forme d’inscriptions, de quatre vers du célèbre poème de Stéphane Mallarmé, le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui. Les mêmes vers en effet, sur la proue du yacht d’Albertine et sur le fuselage de l’avion. Fondu enchaîné du ciel et de la mer, pour ces cygnes (signes) d’autrefois, qui aujourd’hui libérés du stérile hiver, retrouvent l’impact symbolique de la définition rimbaldienne de l’éternité : c’est la mer mêlée au soleil.