MON PETIT MÉTIER

manuscrit avec hypnographies Dorio 6/12/2018
Art d'écrire. 
J'ai écrit des centaines de poèmes presque sans ratures.
J'en ai gardé quelques-uns, j'ai brûlé les autres.
Et voilà tout mon pauvre métier.

Pierre Reverdy (Le livre de mon bord)
J’écris sans ratures
   la Plupart du temps
    -ce titre blason de Pierre
               Reverdy-
    dans le calme des nuits

Autant de pierres blanches
Que j’échange en chemin
      Avec je-ne-sais-qui
      Qui lit je-ne-sais-quoi

        Seul.e un.e ami.e
              parfois
      Me rend la monnaie
             de la pièce
           Au centuple 

       Voilà une à une 
         ces lignes qui
 à peine le temps d’y penser
          sont au cœur
     de mon petit métier






ENCRES VIVES 2019

ÉTRANGE FAÇON DE VIVRE





Étranges façons de vivre
Passant un temps jamais compté
À laisser courir la plume
Sur le papier
Sans jamais savoir à l’avance
Ce qui va se présenter

Étrange façon d’écrire
En tournant sept fois son stylo
Dans sa tête
En préparant son bouquet de fleurs
De rhétorique
Ainsi que des reliques
Restes d’un culte athée

Étrange façon de s’en aller
Sur la pointe d’un pied
Dansant la gigue
De ce poème juste ébauché

VI KE TO RHU GO

page originale avec les caractères chinois de victor hugo




Le livre-monde est fait pour qu’on tourne la feuille
Citation en aveugle pour lancer la machine
Parfait alexandrin sorti d’un portefeuille
Où le poète évoque de mystérieuses Feuillantines

Magnitudo parvi parbleu c’est du latin
Grandeur d’un petit livre où l’on tourne la page
Étonné et baba de trouver en Chinois
Cinq caractères évoquant notre Grand Lutin

VI (l’éloigné) KE (triomphant) TO (qui marche avec gravité)
RHU (disant de grandes choses) GO (inflexibles)

Ce que c’est tout de même que l’existence
Sous le regard de l’idée qu’elle commence et finit
Dans un livre
Où l’on monde les mots les noms
Libérant leur essence

*

éclairage : cette traduction en caractères chinois de Victor Hugo qui possède la grâce de sa fantaisie est due à Judith Gautier (1845-1913).
Fille de Théophile, elle était toquée d’orientalisme :

Je serai toute mon existence une sorte d’extrême-orientale
Détachée des choses, de son temps et de son milieu.



JE ME SOUVIENS LISTE SANS FIN





Je me souviens des crayons rouges de charpentier dont on mouillait la mine avec notre salive

Je me souviens des marionnettes avec de la ficelle et du papier

Je me souviens de l’an 40

Je me souviens du déluge

Je me souviens des courses en luge dans la vallée de Luz Ardiden

Je me souviens des vocalises

Je me souviens de la valise ou le cercueil

Je me souviens des aèdes et des funambules

Je me souviens des barricades mystérieuses en si bémol majeur

Je me souviens des Frères mineurs

Je me souviens de Jean Mineur et de Balzac 001

Je me souviens des Illusions perdues

Je me souviens des textes libres de l’école Freinet

Je me souviens de Sophie Desmarets de Charles Trénet et de Pierre Fresnay

Je me souviens de l’amour fou et du hasard objectif

Je me souviens d’Objectif lune

Je me souviens d’el Desdichado

Je me souviens du Soleil noir de la mélancolie

Je me souviens que ma mère disait qu’elle avait le cafard

Je me souviens des cucarachas dorées

Je me souviens du père Dorio

Je me souviens de Marie-Jeanne Guillaume qui s’est jetée du pont de la Garonne

Je me souviens du val d’Aran

Je me souviens des pastilles Valda

Je me souviens de Jean Valjean

Je me souviens des Misérables

Je me souviens que le cantonnier du village s’appuyait sur sa pelle pour faire un brin de causette

Je me souviens des fauvettes de mai

Je me souviens des chers corbeaux délicieux

Je me souviens enfant d’avoir déniché des petites pies

Je me souviens du dépit de l’homme à l’oreille coupée

Je me souviens des Alyscamps et de Paul-Jean Toulet

Je me souviens de Tous les garçons et les filles de mon âge

Je me souviens de Mona Lisa Gherardini épouse de Francesco del Giocondo

Je me souviens de Franco la Muerte

Je me souviens des arènes de Nîmes, de Madrid et de celles du Nuevo Circo à Caracas

Je me souviens des bidonvilles où les enfants disputaient la nourriture aux buitres, zamuros, oiseaux charognards

Je me souviens du faucon hagard

Je me souviens de Léthé fleuve de l’Oubli

Je me souviens d’estate chanson italienne devenue un de mes standards de jazz préféré

Je me souviens de Je hais les dimanches

Je me souviens qu’il faut savoir finir une grève

La grève de faire des listes sans fin de Je me souviens

11/09/2021
Complément 1

Les mots en guise de titres je les choisis après coup Après que de coups de dés en coups de non-dits les mots abolissent ma page Elle est bleue ce matin et j’y fais des sauts de carpes Et je m’y prélasse aussi quand le poisson doré prend la forme d’un oiseau-lyre Celui d’un poème de paroles que l’on avait composé sur la presse à doigts de l’instituteur Célestin Freinet Et son titre tintinnabulant qui nous avait tant excités je l’ai oublié 

Complément 2

Quand Vincent la veille de Noël 1888 se coupe non l’oreille mais le lobe (côté droit) on l’enferme en état de surexcitation dans une cellule de l’hôtel-Dieu d’Arles Puis c’est le retour progressif au calme entouré de ses êtres chers : son frère Théo, le docteur Rey, le pasteur Salles, le facteur Roulin et son épouse. « Écoutez, leur dit-il, laissez-moi tranquillement continuer mon travail ; si c’est celui d’un fou, ma foi tant pis. Je n’y peux rien alors. »





Complément 3

Dans Arle, où sont les Aliscams,
Quand l’ombre est rouge, sous les roses,
Et clair le temps,

Prends garde à la douceur des choses.
Lorsque tu sens battre sans cause
Ton cœur trop lourd ;

Et que se taisent les colombes :
Parle tout bas, si c’est d’amour,
Au bord des tombes.

Paul-Jean Toulet, Romances sans musique, 1915

Complément 4

CUCARACHAS

Au Venezuela elles étaient dorées. Une nuit dans le llano, une petite vieille nous servit le plat typique, arroz con carne y plátano frito, le riz, les boulettes de bœufs avec banane frite ; nous mangions à la lueur d’une bouteille alimentée par du kérosène. Je ne sais ce que faisait là mon compagnon de repas, un Grec, que je ne devais jamais revoir. Moi, je venais de Caracas, avec un sac plein de médicaments, pour mon ami Felix, docteur d’une vaste zone, et cette nuit-là, on me logeait dans un dispensaire, à une demi-journée du lieu-dit où je devais le rejoindre le lendemain. Eh ! bien les cucarachas dorées? Elles grouillèrent, sous peu, autour de nous…mais nous continuâmes notre repas, devisant de je ne sais quoi, comme si de rien n’était.

« Un dictionnaire à part moi » à paraître