« Bien que ta tête, - lui dis-je, - soit sans huppe et sans cimier, tu n’es certes pas un poltron, lugubre et ancien corbeau, voyageur parti des rivages de la nuit. Dis-moi quel est ton nom seigneurial aux rivages de la Nuit plutonienne ! » Le corbeau dit : « Jamais plus ! » Le corbeau Edgar Alan Poe traduit par Baudelaire Sur la ligne de rhumb Vertige circulaire Rimes errantes Sur la noire aire Au vent affetuoso Des runes et des fuseaux Sur la ligne du rhombe Qui fait tourner le monde La peau du monde de l'homme méditant Sur le minuit lugubre Ses fleurs du mal qu’il élucubre À son bal tournoyant Pour prendre soin de sa Muse Voluptueusement
PRUDEMMENT « caute » (reprise du poème 1)
Je reprends le poème Mais c’est pas gagné Je reprends le suspens Prudemment caute Je n’ai nulle envie De me faire spoiler Je reprends Je reprise Je refais une blague À la page vierge Au lecteur hypothétique Je refais le coup Non de l’hypocrite lecteur baudelairien (mon semblable mon frère) Mais du lecteur blasonné… Fol lunatique Fol erratique (…par Rabelais) C’est peut-être pas la forme olympique Mais cette reprise m’a donné des idées (Prudemment Caute)* *c’est dans le sceau de Spinoza qu’on peut lire cette devise latine
SONNET D’ULYSSE RÉCITANT LES REGRETS
Entremêlant les épines aux fleurs
Pour ne fâcher le monde de mes pleurs
J’apprête ici le plus souvent à rire
Joachim Du Bellay
En achetant je ne sais quel roman de gare
Vous prenez le train à Nogent le Rotrou
C’est un dimanche à la campagne
Un jour d’automne où le temps est doux
Les champs un château des horizons reflétés
dans votre vitre Vous touchent naïvement
Vous avez en tête des poésies
Venues de la petite école
Odes et ballades que vous écriviez à la plume sergent major
Avec des rimes et un rythme que vous dissimulez
aux voyageurs voisins absorbés dans leurs smartphones
Murmurant en secret vos fredaines
Heureux qui comme Ulysse
Récite Les Regrets.
SONNET DES PIÈGES FASCINANTS DU BONHEUR
Ils vivaient dans un monde étrange et chatoyant
L’univers miroitant de la civilisation mercantile
Les prisons de l’abondance
Les pièges fascinants du bonheur
Georges Perec
Ceux-là plutôt fauchés s’endormaient pourtant sur leurs lauriers
Rêvant chaque nuit de faire fortune
Pour s’offrir le bonheur à portée d’images
Offertes par Madame Express
Simples peignoirs de bain griffés de solitude
chaussures british à la patine exceptionnelle
et plus tard quand quelque argent leur viendrait
le divan Chesterfield avec les gants de pécari
le mobilier les bibelots les achats à la mode
Ceux-là étaient nés trop tôt pour lancer le pavé de mai 68
Qui auraient redonné sens à leur petite histoire
Ceux-là s’étaient condamnés à n’exister
Que sur le théâtre d’ombre
Des « Choses »
SONNET DE L’ÉTRANGER
Cette nuit maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas.
Albert Camus (L’Étranger)
Plutôt que d’accepter le cours des événements
Je lis dans mon lit innocent
Cette nuit par exemple maman n’est pas morte
Devant son feu de cheminée.
Je lui ai dit dans mon rêve
Que j’allais lui ramener une orchidée en or.
Je lui ai dit de ne pas s’inquiéter.
Que le petit chat n’était pas mort.
Je lui ai dit que si la mort heureuse n’existait pas
Du moins le dernier livre que j’avais écrit
Lui ferait oublier la sienne.
– Et comment l’as-tu appelé, fils ? m’a-t-elle demandé.
– L’étranger, maman.
L’extraordinaire étranger.