LA VOIX BRISÉE
Agonie mauvais mot
Avant de partir pour les plages
Où lève Soleil Noir
J’ai entendu enfant
Derrière une cloison
La voix brisée d’un grand-père
L’autre le malheureux
Avait fait mille kilomètres
Pour crever anonyme dans la boue
De Belgique
« tué à l’ennemi »
Je l’écris les yeux clairs
Sur cette carte rouge
Que personne jamais ne recevra
Poste restante
Sur le tapis roulant de la micro-histoire
Engloutie sur l’espace présent
Celui-là fut arraché d’un mur de Mai
D’un murmure sujet aux métamorphoses
D’une brèche joyeuse dans les pensées myopes
Celui-là n’était pas bégueule
Mais nu comme un vers dit par
une artiste en tournée dans les wagons blanc et or*
Et cet autre nous plongeait dans une histoire d’enfance
dont l’héroïne portait un nom bizarre
et le héros n’osait pas lui dire qu’elle était belle
Poèmes écrits sur les murs,
Dans les wagons du transsibérien
Sur les scènes de l’enfance
Poème qui s’en va
Sans parole dernière
Un bouquet d’immortelles dans sa tête
*André Breton
Poèmes ?
Rien de plus simple
et de plus difficile
À condition de les porter
toute une vie
Loin de la foule des bravos
et des grigris
Poèmes ?
Un peu de soi
Beaucoup des autres
Qui les ont donnés à lire
Depuis belle lurette
Échos perdus dans la rumeur du monde
Voix éclaboussées sur la mousse des murs*
Poème ?
Parlant au papier
Son fil s’est dévidé
Il a fait cette page
Entre onze heures et minuit
*Pierre Reverdy
Art d'écrire. J'ai écrit des centaines de poèmes presque sans ratures.J'en ai gardé quelques-uns, j'ai brûlé les autres.Et voilà tout mon pauvre métier.
Pierre Reverdy (Le livre de mon bord)
J’écris sans ratures
la Plupart du temps
-ce titre blason de Pierre
Reverdy-
dans le calme des nuits
Autant de pierres blanches
Que j’échange en chemin
Avec je-ne-sais-qui
Qui lit je-ne-sais-quoi
Seul.e un.e ami.e
parfois
Me rend la monnaie
de la pièce
Au centuple
Voilà une à une
ces lignes qui
à peine le temps d’y penser
sont au cœur
de mon petit métier
Étranges façons de vivre
Passant un temps jamais compté
À laisser courir la plume
Sur le papier
Sans jamais savoir à l’avance
Ce qui va se présenter
Étrange façon d’écrire
En tournant sept fois son stylo
Dans sa tête
En préparant son bouquet de fleurs
De rhétorique
Ainsi que des reliques
Restes d’un culte athée
Étrange façon de s’en aller
Sur la pointe d’un pied
Dansant la gigue
De ce poème juste ébauché