OUVRIR les choses plus que les découvrir





OUVRIR

Mes écrits ne contiennent aucune certitude qui me satisfasse à moi-même, aussi ne fais-je pas profession de savoir la vérité…J’ouvre les choses plus que je ne les découvre.

Pierre Bayle (1647-1706)





Lorsque je fouille dans mes pensées, il y a des noms, et jusqu’à des personnages, qui échappent à ma mémoire, et cependant ils avaient peut-être fait palpiter mon cœur : vanité de l’homme oubliant et oublié ! Il ne suffit pas de dire aux songes, aux amours « Renaissez ! » pour qu’ils renaissent ; on ne se peut ouvrir la région des ombres qu’avec le rameau d’or, et il faut une jeune main pour le cueillir.

Chateaubriand (1768-1848)









Ouvrir un nouveau cahier de 96 pages (17x22cm) Ouvrir les guillemets en recopiant la dernière phrase lue sur son livre de chevet :  Faire un livre qui soit un acte…tel est le but qui m’apparut…quand j’écrivis l’Âge d’homme  (Michel Leiris) Ouvrir l’œil et le bon Ouvrir son imagination Ouvrir sa boîte à malices Ouvrir l’Odyssée d’Ulysse l’Inventif Ouvrir ses poumons devant la mer et ses embruns Ouvrir la prison de Fleury-Mérogis Ouvrir sa muleta à l’écriture considérée comme un exercice de tauromachie  Ouvrir son cœur une nuit sous le dernier croissant de lune Ouvrir la ronde des jurons (les « Scrogneugneus, jarnicotons, bigre et bougre ! » Brassens) Ouvrir la lettre dont les caractères d’écriture nous sont connus (et chers)  Ouvrir la dernière étude sur Montségur Ouvrir la porte du cimetière du Trabuquet où repose son ami Michel à Menton Ouvrir l’album de photographies avec tes yeux de myosotis Ouvrir cette bouteille de vieille prune Ouvrir le vieux cahier des charges (de CRS) de Mai 68 au quartier Latin Ouvrir le dernier livre de poèmes écrit et envoyé par Jean Louis Rambour depuis Bayeux (Quand nous regardions depuis notre terre ) Ouvrir les Nuées d’Aristophane avec la complainte du vent qui s’ennuie la nuit le vent des toits qui pleure et rage Jules Laforgue) Ouvrir le cahier de solfège où tu transcrivis jadis Étoile des Neiges Ouvrir le collier de griffes de Cros (Charles) qui guigne la dame aux yeux de panthère Ouvrir la dernière session du Bird (Charlie Parker) mort sur le palier de la baronne Pannonica de Kœnigswarter (on peut vérifier) Ouvrir le flacon d’encre noire comme la mer là-bas à l’horizon de mon atelier de scribe Ouvrir cette dernière ligne qui clôt dans un sanglot cet exercice d’éparpillement à livre ouvert






	

TOURNER sept fois ma plume dans son encrier

TOURNER








Depuis le fameux bigbang ça tourne ça tourne

Claude Nougaro





Tourner casaque Tourner un compliment à la Pierre Dac Tourner autour d’une toile posée au sol par Jackson Pollock Tourner dans la forteresse de Sacsayhuamán en haut de Cuzco le jour d’Inti Raymi (pour ma pomme ce fut le 21 juin 1970) Tourner au tour un bol tibétain Tourner cette petite épître inventée par ce malicieux rimailleur qui s’allait enrimant (« Marot trouves-tu en rime art ?) Tourner le bouton de ce poste clandestin qui répète en boucle les sanglots longs des violons de l’automne (le 5 juin 1944) Tourner la pâte grise que l’on enfourne sous le regard des Effarés Tourner sept fois sa langue dans son encrier Tourner la page 893 À l’ombre des jeunes filles en fleurs (« mêlant tous les arts, à la façon de ces poètes des anciens âges pour qui les genres ne sont pas encore séparés ») Tourner le cœur de la Nausée Tourner la tête de la grisette (Margot la blanche caille et Fanchon la cousette) Tourner le livre des Tables des séances spirites de Victor Hugo à Jersey Tourner avec Queneau cent mille milliards de poèmes Tourner Zazie dans le métro de Louis Malle Tourner la cuillère d’un petit noir à la terrasse des Deux Magots et disparaître anaphoriquement

L’ART DU POÈME





Le plus difficile n’est pas de lire les poèmes nouveaux, mais d’échapper aux anciens.





Ceux qui croient que les poèmes tombent du ciel

Ceux qui croient qu’ils sont pris dans la résine des amours jaunes (Corbière)

Ceux qui font de l’émotion toujours en mouvement

l’ « essence » de la poésie

Ceux  dont les doigts saignent sur la page sans voix

Ceux qui croient que les poèmes se trouvent sous les sabots d’un cheval

Ceux que les messages électroniques font mourir de langueur (Paul Valéry)

Ceux dont la vie est de brûler les questions (Artaud)

Ceux qui se disent poètes et ne sont que des glaçons mal avalés

Ceux qui maintiennent l’art du poème contre vents et marées


	

SOUFFLER n’est pas jouer





Un poème est une durée, pendant laquelle, lecteur, je respire une loi qui fut préparée; je donne mon souffle et les machines de ma voix, ou seulement leur pouvoir, qui se concilie avec le silence.  Paul Valéry





Souffler n’est pas jouer Souffler un pion sur le damier Souffler profession d’un souffleur de vers Souffler sur le cordon d’amadou pour rallumer sa pipe, sa vieille pipe en bois Souffler la fumée d’une Craven A Souffler sur les braises de ses tisons après avoir ôté les cendres de la veille Souffler le chaud Souffler le froid Souffler le siroco Souffler la bise imaginaire sur la cigale et la fourmi Souffler au poil le lièvre et dans les plumes de la perdrix Souffler à la figure les imprécations d’un personnage de Tragédie Souffler dans sa trompette coudée du Be Bop ou du jazz funk Souffler avec furie ses rafales de Mistral qui rendent fadas les Phocéens Souffler l’esprit joyeux de Mai sur le Boulmich qui descend vers la mer Souffler à Murano le verre en cristal de Bobo de Bohème Souffler sur les années perdues et les feuillets de Marcel disséminés au pied du lit Souffler sur un exemplaire dépareillé de Moby Dick Souffler comme un taureau mis à mort à las Ventas ou à la Maestranza Souffler sur cette page que j’ai composée de brique et de broque pleine de nostalgies et de futilités