BOIRE un blanc sec ou l’œuvre au noir





BOIRE

Il y eut un temps, c’était à l’École Normale, où, avec quelques camarades, j’avais pris le goût de boire. Je me souviens qu’un soir où je flottais entre ciel et terre je me sentis porté à écrire quelques pages sublimes ; la plume volait ; mais au matin ce n’était rien, ou plutôt c’était un parfait exemple de la bêtise dont je pars toujours ; car il n’est pas de jour dans mon existence  où je n’aie eu à surmonter à part moi quelque sottise de belle apparence. Or, en ce cas-ci, je m’étais admiré, j’avoue alors que j’eus peur de moi, et que ce fut fini de l’alcool…Alain





Boire jusqu’à plus soif Boire c’est pas la mer à Boire un café sur l’pont des Arts Boire du noir à Zanzibar Boire un blanc sec Boire un Zola des Rougon-Maquart Boire les sermons de Maître Eckhart Boire un coup prendre un verre de Sancerre Boire pour se saouler de paroles et de bruit Boire en levant le coude Boire en trinquant à la nouvelle année Boire systématiquement (pour oublier les amis de ma femme (Boris Vian) Boire en révisant la conjugaison du verbe au subjonctif imparfait Boire du Vichy sous le régime de Pétain Boire en pétard contre la terre entière Boire la tasse de mare nostrum Boire en chantant l’eau de la claire fontaine Boire quand le vin est tiré Boire du gros bleu qui tache Boire la lumière de l’aurore Boire du regard sa dulcinée Boire Beauvoir (Mémoires d’une jeune fille rangée) Boire la ciguë en donnant sa dernière leçon de philosophie Boire le calice jusqu’à la lie Boire en sonnant l’hallali Boire du petit lait de la chèvre Amélie Boire un jus d’ananas en lisant Nana (var. en attendant sa nana) Boire un vin des Costières à l’abbaye de Saint-Gilles du Gard Boire l’œuvre au noir de Marguerite Yourcenar Boire à la Saint–Médard (ou quarante jours plus tard) Boire un britannicus au Bouillon Racine Boire cette suite jaculatoire jusqu’à plus soif


	

DIALOGUER en prosant ces quelques vers

Le problème aujourd’hui est de conserver suffisamment de facteurs de l’hémisphère gauche pour permettre un dialogue équilibré entre les deux formes d’intelligence. Il est d’ores et déjà évident que les valeurs qui s’incarnent dans les grandes réalisations de l’ère Gutemberg, ne survivront pas sans que soient posés quelques garde-fous contre le développement effréné des technologies de l’électronique.

Mc Luhan

DIALOGUER




Dialoguer avec Dante en traversant le maquis du milieu de nos vies Dialoguer avec Ponge à l’entrée du petit bois de pin Dialoguer avec ses aiguilles dansant au vent léger Dialoguer en prosant ces quelques vers Dialoguer avec Ulysse entrant incognito à Ithaque Dialoguer avec Jean Jacques doux rêveur de ses promenades en solitaire Dialoguer avec Pessoa à la recherche du langage du desasosego– l’intranquillité Dialoguer avec la Môme Néant la marionnette chérie de Jean Tardieu Dialoguer avec le cyclope ivre de vin noir et de rire éternel Dialoguer avec son chien quand il ne reste rien Dialoguer avec Soi-même comme un autre Dialoguer avec sa partenaire actrice d’Onirocri (une tragi-comédie) Dialoguer avec le buraliste qui offre ses cigares en parlant de métaphysique Dialoguer avec le gardien de troupeaux et le banquier anarchiste Dialoguer avec la dernière indienne de la Terre de Feu Dialoguer avec la Sinfonia de Luciano Berio Dialoguer avec Socrate avalant sa ciguë Dialoguer avec Fol Erratique imaginé par François Rabelais Dialoguer avec Montaigne qui parle au papier Dialoguer avec les morts de la promesse de l’aube Dialoguer avec un tramway nommé Désir Dialoguer avec la face cachée de ce texte barboté, bredouillé, bricolé par ajouts successifs Dialoguer en pratiquant cet art modeste où l’on essaie un mot puis l’autre jusqu’au bout de la ligne  Dialoguer avec cet homme d’argile ou cette femme qui orne ses poteries de barbotine Dialoguer dialogisme : la vérité naît entre les hommes qui la cherchent ensemble dans le processus de leur communication dialogique.  Mikhaïl Baktine





dialoguer
Luciano Berio Sinfonia mouvement I (ce mythe nous retiendra longtemps)

JE LIS MICHAUX DANS MON PUCIER





Je lis un peu de Michaux

avant de me lever matin

de mon pucier





Repos dans le malheur

Je l’assieds sur ma page

Et en fait mon bonheur





Emportez-moi

Çuila je l’ai dit bien des fois

Et même je l’ai mis en une chanson

De vieille et douce caravelle





L’âge héroïque

Où Henri Michaux tout en jouant

démantibule une à une

les parties du corps

des deux géants

devenus frères ennemis

Mais c’est gai comme Rabelais

et presque pépère

au contraire d’Homère

(C’est Poumapi et Barabo

Au cas où vous auriez oublié

Le nom de nos deux héros)





Voilà mon exercice terminé

Il est temps que je me secoue les puces

Pour entamer ma nouvelle journée





Michaux c’est bon un peu pour la plume

Mais pas trop

Car alors on risque d’être attrapé

par l’Opaque





emportez-moi dans une douce caravelle

MOURIR on ne devrait pas





Je vis je meurs je me brûle et me noie

Louise Labé

Me moriré en Paris con aguacero

Un día del cual tengo ya el recuerdo

Cesar Vallejo

MOURIR




Mourir on ne devrait pas et pour cela on se tue à n’y pas penser Mourir en écossant ses petits pois Mourir en pensant à Antigone Mourir sa vie brûlée de bout en bout Mourir intransitivement Mourir chez soi entouré des siens Mourir dans la rue comme un chien Mourir sous un tapis de bombe yankee au Vietnam en 1968 Mourir à la peine à la tâche au chagrin Mourir d’une (trop) longue maladie Mourir en disant comme Tchekhov ich sterbe Mourir sur scène en jouant ironie du sort Le malade imaginaire Mourir au temps des cerises comme un rossignol ou merle moqueur Mourir d’un rhume mal placé Mourir d’une chute de mariée descendant l’escalier Mourir pour des idées (mais de mort len-en-te) Mourir en disant Tudieu ! Mourir gai comme un pinson Mourir de rire à en pleurer Mourir de peur d’avoir perdu son temps Mourir en criant À l’assassin ! Mourir en laissant mourir le feu tristement dans sa chambre capitonnée de liège Mourir comme toi où sur tes lèvres sept ans après meurent toujours les cavatines Mourir ma mère pour la fête de toutes les mamans Mourir à cinq heures du soir en habit de lumière Mourir d’amour à Lima un jour de pluie sans fin :

Esta noche llueve llueve mucho Y no tengo ganas de vivir corazón (bis)*

Il pleut cette nuit il pleut beaucoup Et je n’ai plus envie de vivre « Petit cœur »

*Cesar Vallejo chanté par Susana Baca


	

POÉSIE en lignes courtes longues à écrire

la poésie est aspiration
la satisfaction la tue

Pierre Reverdy




– Lignes courtes, longues à écrire…et invendables !

Mais pourquoi t’obstines-tu que diable !





– Mais pour mille raisons Gaston





Pour l’écart entre les mots et les choses

Pour la musique avant toute chose

Pour compte tenu des mots, le parti pris des choses

Pour mettre en fureur Machin et Chose

Pour le Capital Poésie dont les voix et les livres

ont la précarité des choses frivoles                                                                            

futiles utiles et vaines

précieuses et folles





– La chose est entendue

Mais ce qui me chiffonne

C’est que ta cause soit irrémédiablement perdue !





– Perdu pour perdu je signe et je persiste

à chercher l’or du temps

en ces lignes courtes

longues à écrire

ou nageant de page en page

je puis, chemin faisant,

me débarrasser de mes idées

qui passent et repassent





Toujours en mouvement

Et dans l’émotion

Qui font l’essence de la poésie